Pendant que j’y pense

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Cet article est issu du numéro 67 de Philosophie magazine « 67 - mars 2013 », en kiosque le 21 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le 22 mai 1946, un homme seul accoste sur l’île de Jura, au large de l’Écosse. Pas un habitant à moins de dix miles à pied de la ferme de Barnhill où il pose son sac à dos. Cet homme de 42 ans, rongé par la maladie qui l’emportera quatre ans plus tard, c’est George Orwell, l’écrivain le plus engagé qui soit dans la fureur de son siècle : soldat en Birmanie, milicien avec les républicains espagnols, correspondant de guerre dans l’Allemagne en ruines, explorateur des bas-fonds, reporter dans les bassins houillers d’Angleterre… Il lui reste à écrire 1984, qui s’intitule pour l’instant The Last Man in Europe. Il lui fallait chercher un bout du monde pour cultiver son sentiment de fin du monde. À moins qu’il se soit agi de trouver dans la nature de quoi « défier l’Histoire ». C’est cette énigme qui taraude l’écrivain Jean-Pierre Martin dans un splendide récit, L’Autre Vie d’Orwell (Gallimard, 17,90 €). Il a emboîté le pas d’Orwell dans la tourbe jusqu’à Barnhill pour comprendre, par les crocus dans la lande, par le bois à couper et les bêtes à soigner, par la mer, pourquoi il fallait à Orwell cet extrême ailleurs. Quelle pulsion d’espoir ou de désespoir faut-il pour risquer une vita nova, trouver un refuge où se propulser « assez loin de ce que l’on croit être soi » ? La leçon que Martin tire de cette autre vie d’Orwell est une leçon d’écriture : choisir l’expérience, l’œuvre des jours et « la concrétude du monde », c’est seulement ainsi que s’ouvrent les chemins de traverse. Voici un livre précieux comme le premier perce-neige après l’hiver. Il est aussi l’un des derniers ouvrages qu’aura édité l’élégant J.-B. Pontalis, mort le 15 janvier dernier. Dans cet élan vital, on lit aussi son testament.