Pendant que j’y pense / décembre 2015–janvier 2016
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Cet article est issu du numéro 95 de Philosophie magazine « La nature a-t-elle toujours raison ? », en kiosque le 03 décembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Aller au Louvre, choisir un tableau, n’importe lequel, se laisser absorber par lui, puis noter ses réflexions : c’est l’exercice inaugural que l’historien des religions Alphonse Dupront conseillait à ses étudiants… non sans leur avoir dicté une bibliographie étourdissante. Des livres à profusion, certes, semblait-il leur dire, mais apprenez d’abord l’attention, faites l’expérience de l’innocence devant les images, même les plus communes, apprenez à voir, vous apprendrez à entendre, à lire, à comprendre enfin. Mona Ozouf se souvient ainsi de la leçon de celui qui fut son maître en préfaçant cet exceptionnel ouvrage L’Image de religion dans l’Occident chrétien (Gallimard, 376 p., 35 €) tiré des limbes où il séjournait depuis la mort de Dupront, en 1990. Il nous fera regarder autrement les Vierges à l’Enfant, les crèches et les Rois mages, les anges et la barbe de Dieu le Père. Cette « iconologie » s’interroge sur « les forces enfouies de l’âme profonde » par lesquelles, en dépit de l’interdiction originelle dans les religions du Livre de la représentation de Dieu, l’Occident chrétien a vécu par le sensible (les images, les objets, les formes, les visages et les corps), sa conquête de l’au-delà. C’est, écrit Dupront, « le besoin organique de donner une figure à l’Être : soit une impuissance avouée à vivre l’Être sans figure »… comme une peur du vide métaphysique. La remarque porte loin et l’on se demande ce qu’aurait dit Dupront de la destruction de Palmyre, dont parle admirablement Paul Veyne (lire p. 94), et de la guerre des représentations qui tourne aujourd’hui à la fureur du côté de l’Orient. Sûrement, aurait-il, comme il le fit à propos des Croisades chrétiennes, « scruté le pire ».