La lettre du mardi

Peut-on vivre sans spiritualité ?

Temps de lecture : 4 min

Peut-on vivre sans spiritualité ?

©Cdd20/Pixabay

« “J’ai un grand besoin de spiritualité, en ce moment.” En discutant de la troisième saison de The White Lotus avec une amie, autour d’un verre de bergerac, je me suis rendu compte qu’elle parlait un langage que je ne comprenais pas. J’ai beau lire de la philo, écouter de l’ASMR et penser à la mort à peu près tous les jours, je ne me définis pas comme quelqu’un de spirituel. Je dirais même que je me situe plutôt aux antipodes. Serais-je vide intérieurement ?

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Nombre de mes proches ont des pratiques destinées à nourrir leur spiritualité. Yoga, méditation, jeûne, réunions de “cercles de femmes”, lithothérapie, lectures sur les pensées extrême-orientales, “constellations familiales”, astrologie, voire cérémonies planantes à l’ayahuasca pour les plus téméraires… À côté d’eux, mes quelques années de psychanalyse sont les seuls faits d’armes que je peux brandir pour dire : “Moi aussi, j’ai une vie intérieure trépidante !” J’ai bien essayé de méditer, il y a quelques années, mais cela m’a affreusement ennuyée. Le reste de ces activités estampillées “spiritualité” m’est pareillement tombé des mains, des yeux, du cerveau. Je n’ai pas de réticences a priori, je remarque juste que cela ne me parle pas. Je ne sais pas comment m’y prendre, j’ai l’impression de jouer un rôle qui ne me correspond pas.

Qu’est-ce que la spiritualité ? “C’est la vie de l’esprit”, résume André Comte-Sponville dans L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu (Albin Michel, 2006). Philosophe matérialiste, convaincu qu’il n’existe rien d’autre que la vie ici-bas, André Comte-Sponville est un fervent défenseur de l’athéisme – ce qui nous fait un point commun. Dans ce livre, il tente de trouver un espace où, bien qu’ayant tourné le dos au dieu monothéiste et aux dogmes chrétiens de son enfance, la vie de son esprit puisse se déployer. “Qu’est-ce qu’un esprit ? poursuit-il. ‘Une chose qui pense’, répondait Descartes, c’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. J’ajouterai : qui aime, qui n’aime pas, qui contemple, qui se souvient, qui se moque ou plaisante.” La cartésienne que je suis ne peut qu’approuver.

Cependant, cette définition ne rejoint pas tout à fait l’idée de “spiritualité” telle qu’on l’entend aujourd’hui. André Comte-Sponville le sait et précise donc sa pensée. “Lorsqu’on parle de spiritualité, c’est le plus souvent pour désigner une partie somme toute restreinte de notre vie intérieure : celle qui a rapport avec l’absolu, l’infini ou l’éternité.” C’est là que l’on commence un peu à perdre Descartes. Autant l’auteur des Méditations métaphysiques attribue à l’esprit des qualités infinies (dont la volonté et l’immortalité), autant la notion d’absolu ou de grand “Tout” ne fait pas vraiment partie de son vocabulaire. “Nous sommes des êtres relatifs, ouverts sur l’absolu, insiste Comte-Sponville. Cette ouverture, c’est l’esprit même. La métaphysique consiste à la penser ; la spiritualité à l’expérimenter, à l’exercer, à la vivre. Être athée, ce n’est pas nier l’existence de l’absolu ; c’est nier que l’absolu soit Dieu.”

Pourquoi tenir autant à cette idée d’absolu ? Dérivée du latin absolutus qui signifie “achevé”, elle désigne ce qui a sa raison d’être en soi-même et n’a besoin de rien d’autre pour exister. Autant dire qu’elle qualifie, potentiellement, une chose tellement grande, inimaginable et puissante qu’elle risque d’échapper à la connaissance humaine. Descartes reconnaît l’existence de telles entités, comme l’univers, mais préfère parler de choses “indéfinies”. De son côté, André Comte-Sponville se réfère plus volontiers à une rhétorique mystique : “C’est dans le monde que le mystère est le plus grand. Mystère de quoi ? Mystère de l’être : mystère de tout !” Chez Descartes, il n’y a pas de mystère, tout au plus des énigmes scientifiques à résoudre. Rien n’est caché ni secret (par qui ou quoi le serait-ce, d’ailleurs ?). L’esprit humain tente d’illuminer le monde de sa lumière naturelle ; ce qui reste dans la pénombre n’a pas vocation à le rester éternellement.

Pour cette raison, les Méditations métaphysiques de Descartes sont un texte qui porte un drôle de nom. Descartes ne médite pas au sens où il tenterait d’entrer en contact avec une transcendance, une présence non divine ou une sorte d’écho souterrain du monde. Il ne cherche pas non plus à découvrir ce à quoi son Moi profond aspire. Descartes procède à une démonstration implacable, saturée de raison. Il part précisément en guerre contre le mystère. Pourtant, Descartes croit en Dieu… Est-il possible de chasser de son esprit et Dieu et le mystère ? Si j’en crois mon expérience, oui. Je conçois qu’elle puisse être jugée peu palpitante, mais c’est, il me semble, la meilleure manière de vivre pleinement son athéisme. »