La petite question

Peut-on (vraiment) ne penser à rien ?

Temps de lecture : 8 min

Peut-on (vraiment) ne penser à rien ?

© Francescoch/iStockphoto

Cet article est réservé aux abonnés.

Peut-on atteindre un degré zéro où l’on ne pense à rien de particulier ? La tradition orientale croit la chose possible et parle, dans le courant zen, de mushin, un état d’esprit sans pensée discursive qui permet d’atteindre le vide mental. La philosophie occidentale semble toutefois plus réticente à cette idée... Quatre philosophes nous aident à y voir plus clair.


Descartes : une simple erreur de jugement

On sait que pour Descartes, l’homme n’a pas besoin du corps pour se connaître. L’une des conséquences du cogito (le fameux « je pense donc je suis ») est de définir l’homme comme « substance pensante », c’est-à-dire comme un être pour lequel la pensée assure la certitude de l’existence. Cette première vérité, appréhendée par une intuition intellectuelle, a-t-elle une incidence sur le contenu de la pensée elle-même ? Lorsque Descartes s’interroge sur les idées, il distingue ce qu’il appelle la réalité formelle de l’idée (la cause grâce à laquelle nous la formons) et sa réalité objective (ce qu’elle représente, c’est-à-dire l’image et/ou le concept présents à l’esprit d’une chose qui lui est extérieure). Toute idée a donc une cause, un objet et un être. Alors le « rien » peut-il être une idée ? Réfléchissant sur le néant ou le vide, Descartes qualifie ces idées d’obscures et de confuses, qualificatifs qui sont pour lui le critère du faux, la vérité reposant sur les idées claires et distinctes et découlant d’une évidence première. Prendre le néant pour objet de pensée est donc une erreur.

“Réfléchissant sur le néant ou le vide, Descartes qualifie ces idées d’obscures et de confuses – qualificatifs qui sont pour lui le critère du faux, la vérité reposant sur les idées claires et distinctes”

Comme il l’explique dans ses Méditations métaphysiques (1641) : « Il n’y a point de néant dans mes idées ; mais il s’en trouve dans mes jugements, en tant qu’ils participent du non-être, c’est-à-dire en tant qu’ils ne sont pas toujours véritables. » Pour Descartes, je ne peux donc pas penser à rien, mais je peux m’égarer en voulant penser à quelque chose de confus, comme par exemple penser au néant, au rien. L’on voit que pour lui l’impossibilité de penser à rien vient non seulement de ce que le néant, par définition, n’a pas d’être, mais aussi de ce que la pensée qui le viserait, loin de faire preuve d’attention, finirait par s’égarer en dissolvant le moi lui-même. Certes, celui-ci a le pouvoir de douter et donc de nier son objet, mais pas au point de s’annihiler avec lui. C’est là précisément l’acquis de la découverte du cogito qui met un terme à la démarche destructrice du scepticisme et rend la connaissance vraie possible selon Descartes. Dire que je suis une substance pensante, c’est donc dire que la certitude d’exister de la conscience se retrouve dans ses objets et leur confère au moins un minimum d’être connaissable. En conséquence, on dira que penser à rien, c’est ne pas penser, et ne pas penser, c’est ne pas être. Car pour Descartes, seule la pensée a une valeur substantielle.

Cet article est réservé aux abonnés