Entretien
Des chevaliers venus d’Orient
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La robe de bure du chevalier Jedi fait-elle le moine ? S’il y a une inspiration spirituelle, elle est plutôt à chercher du côté de l’Orient. Alexis Lavis, spécialiste de la pensée orientale, relève les emprunts de Lucas aux traditions japonaise et chinoise, à travers taoïsme, bouddhisme, confucianisme et arts martiaux. Des moines shaolin aux samouraïs.
Les valeurs de l’ordre Jedi semblent s’apparenter à celles de diverses traditions de philosophie et de spiritualité asiatiques : s’agit-il de correspondances profondes ou de simples caricatures ?
★ Alexis Lavis: Il me semble que l’ordre Jedi inventé par George Lucas va plus loin que la simple caricature. Dans sa description de l’ordre, il mêle, à mon avis habilement, les trois systèmes de pensée qui dominent le monde asiatique : taoïsme, bouddhisme et confucianisme. Il fait appel aussi aux principes de la voie martiale des samouraïs, le bushido, et aux techniques du kendo et du kung-fu dans la chorégraphie des combats au sabre laser. Mais pour l’essentiel, et sans que cela soit jamais théorisé, on reconnaît dans cet ordre Jedi des influences bouddhiques privilégiant la découverte et l’entraînement de l’esprit dans le cadre secret d’une transmission de maître à élève ; des influences taoïstes avec la reconnaissance des forces et des éléments subtils qui composent l’univers ; des influences confucéennes, avec une forme d’observance, sans naïveté mais avec respect, des règles du monde, de ses hiérarchies, de ses politiques, de ses relations de parenté. Ces trois aspects du monde asiatique me paraissent plutôt bien rendus dans Star Wars – en tout cas leur présence est manifeste – et bien intégrés à la narration.
D’où provient cette influence de l’Asie chez George Lucas ?
★ Les années 1960 et 1970 ont connu un engouement très fort pour les traditions asiatiques ; il n’était pas nécessaire d’aller jusqu’au Japon ou en Chine pour les connaître. Les livres de tradition japonaise, par exemple, étaient très en vogue sur les campus universitaires américains, notamment le Hagakure de Yamamoto Tsunetomo, le Livre des cinq roues (Gorin-no-sho) de Musashi, ou encore les Écrits de maître Takuan, les Essais sur le bouddhisme zen de l’universitaire japonais Daisetz Teitaro Suzuki – et on pourrait citer une multitude d’autres ouvrages sur le bouddhisme et le taoïsme. Ces modes de pensée apparaissaient comme une alternative au modèle occidental, et leur dimension initiatique attirait une jeunesse avide de donner un cadre à ses envies de contre-culture. En un sens, on peut d’ailleurs voir en Star Wars l’expression de l’inconscient collectif des années 1970 et de la fascination de l’Occident pour l’Orient. Cet « ailleurs » que représente l’espace intergalactique est aussi présent dans un certain nombre de valeurs, de comportements, de situations, de modes de penser et de sentir propres à l’ordre Jedi.
Commençons par le taoïsme ; y a-t-il des liens évidents avec Star Wars ?
★ Bien sûr. D’abord à travers la Force qui est, me semble-t-il, l’un des grands emprunts au taoïsme. Pour le dire rapidement, la philosophie du Tao fait état d’un rapport intégral, d’une communication native, entre l’esprit et le monde. Voilà précisément ce que Yoda s’efforce d’enseigner à Luke lorsque ce dernier le rejoint sur la planète Dagobah. Il définit la Force en tant qu’« énergie [qui] nous entoure et nous relie ». C’est cela, le tao ! À la fois un principe et un mouvement fondamentaux animant et régulant l’Univers. Ces notions d’énergie, de flux, de communion entre l’esprit et le monde sont vraiment typiques de la tradition taoïste. On est aux antipodes du rapport occidental à la nature qui dissocie l’esprit du monde et par lequel l’esprit, en tant qu’intellect, informe le monde. Dans le tao, l’idée d’une communion essentielle entre microcosme et macrocosme s’oppose à toute détermination scientifique de la nature et à sa manipulation. Ce qui est très taoïste dans Star Wars, c’est que les Jedi sont toujours en recherche de l’équilibre : ils sont les gardiens d’un certain rapport à la force.