À l'est de la stratégie : Alexis Lavis, Sunzi et l’art chinois de la guerre
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’Art de la guerre (Sunzi Bingfa) et Les Trente-six Stratagèmes ont été rédigés vers 600 pour le premier, environ un siècle plus tard pour le second. Ils dessinent une approche du conflit aux antipodes de la vision européenne. Le philosophe et sinologue Alexis Lavis, qui a traduit l’un et l’autre, nous en présente quelques règles et conseils
À propos de L'Art de la guerre
Ah ! Ce titre ! Il fit la fortune internationale de l’œuvre archi traduite de Sunzi (ou Sun Tzu) et il s’agit néanmoins d’une fort mauvaise traduction. Nous la devons à un Français, le père Amiot, jésuite de son état et dont la tombe figure, ô ironie, au sein d’un temple bouddhique pékinois. Qu’a-t-il pris à ce missionnaire, grand spécialiste de musique chinoise, de traduire ce canonique traité militaire ? Sans doute une commande. On doit aussi peut-être à son tempérament mélomane d’avoir inscrit cette œuvre sous le registre de l’art. Or, d’art, il n’est pas du tout question dans L’Art de la guerre ; pas tellement plus de « guerre », d’ailleurs. Le titre chinois dit littéralement « règles ou lois militaires » (兵法 Bingfa) ou encore « lois de la conduite des armées ». On est ainsi dans l’ordre des principes et non dans celui des techniques ni même des tactiques. Et ces principes n’ont pas pour but de faire la guerre, mais d’assurer la victoire. La différence est considérable, au point qu’elle fait dire à Sunzi que la pleine maîtrise des lois militaires (et non de l’art de la guerre) doit permettre de « vaincre sans combattre » (ch. III, 2). On découvre donc dans L’Art de la guerre comment la guerre (la bataille ou le combat) est de moindre importance dans la « chose militaire », au point de l’éviter autant que faire se peut. La maîtrise des coûts, l’étude du terrain et du climat, les relations politiques et psychologiques, l’espionnage et le contre-espionnage, le bon usage des pratiques terroristes, la communication et les fake news… Voilà ce dont traite en détail les treize chapitres du Sunzi Bingfa. Ceux-ci firent la gloire du grand général Cao Cao (155-220) – à qui l’on doit le premier commentaire de L’Art de la guerre –, qui fut par eux bien plus un « Richelieu » qu’un « Du Guesclin ». La leçon s’est poursuivie jusqu’à Mao Zedong, qui avait l’ouvrage comme livre de chevet. Quant à cette situation si familière pour nous et qu’on appelle la « bataille » (爭 Zheng ), le septième chapitre en parle brièvement pour dire qu’il vaut mieux l’éviter et toujours lui préférer les approches indirectes. À la grande différence de l’Occident, pour qui c’est le combat qui décide de la valeur de la victoire, selon Sunzi, la victoire est valeur en soi et le combat, un moyen possible... et sans doute l’un des pires.
Extraits commentés du Sunzi Bingfa
« La chose militaire est la grande affaire d’un pays, une affaire de vie et de mort. Parce qu’elle concerne la voie même de la survie, elle ne peut pas ne pas être observée avec soin, et tout particulièrement ces cinq points qu’il faut associer à toute stratégie et savoir bien sentir : 1. le Dao 2. le Ciel 3. la Terre 4. le Général 5. la Loi. »