Récit

Pierre Cassou-Noguès : dans la tête d’un cycliste

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Pierre Cassou-Noguès : dans la tête d’un cycliste

©Mathias Reding/ Unsplash

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L’émoi provoqué par la mort de Pierre Varry, cycliste de 27 ans écrasé délibérément par une voiture le 15 octobre dernier, à Paris, est partagé par le philosophe Pierre Cassou-Noguès. Auteur notamment de La Bienveillance des machines (Seuil, 2022) ou de Virusland (Éd. du Cerf, 2020), il se déplace lui aussi à vélo et raconte ce que cela fait de circuler lorsqu’on est cerné par les automobiles. 


 

Lundi matin, il est 8h15 à peu près, le soleil se lève derrière l’échafaudage de Notre-Dame et colore de rose les quelques nuages qui traînent. Mais je ne jette qu’un coup d’œil, en passant, concentré sur la route, avec les autres cyclistes et les voitures qui défilent. Je fais attention à respirer par le nez pour limiter l’absorption des gaz d’échappement. Quelques instants plus tard, j’arrive place du Châtelet. Une quinzaine de vélos sont arrêtés au feu, de même que, de l’autre côté de la bordure, la masse énorme, vrombissante, menaçante, des premiers embouteillages. Tournant le dos aux tonnes de métal et de plastique qui s’apprêtent à déferler sur le boulevard, quatre ou cinq policiers nous observent, nous les cyclistes. Sur ce carrefour, à l’angle du boulevard de Sébastopol, il est, à cette heure de pointe, impossible de griller le feu. Du reste, les policiers se sont placés en amont, au niveau où nous sommes agglutinés et, à leurs regards, on dirait qu’ils nous dévisagent. 

Le mystère s’éclaire quand le feu passe au vert. Le jeune homme devant moi est arrêté par un policier et, pendant que j’essaye de me dégager et que je le vois du coin de l’oeil enlever son oreillette, j’entends le policier lui dire, désignant l’objet : « C’est dangereux pour vous et pour les autres. »

En passant, je vois qu’un autre cycliste en un sens inverse est également interpelé. Lui portait un casque sur les oreilles. Cette fois, je n’entends pas ce que le policier lui dit. Les voitures se sont élancées et me dépassent dans un rugissement assourdissant. 

“J’évite, quand je suis en vélo, de penser à des accidents. Sinon, ça fait trop peur”

C’est vrai, l’oreillette, le casque, la musique, en vélo, en ville, c’est dangereux, parce qu’il faut avoir tous les sens en éveil pour se garder des monstres de métal qui nous entourent. C’est dangereux pour soi. « Pour les autres », à dire vrai, je ne vois pas bien. Tout en remontant le boulevard, j’essaye d’ailleurs d’imaginer des situations dans lesquelles l’oreillette pourrait être dangereuse pour les autres : le cycliste n’entendrait pas crier les piétons qu’il écrase ?

Je n’y pense pas longtemps parce que j’évite, quand je suis en vélo, de penser à des accidents. Sinon, ça fait trop peur. Tous les cyclistes le savent. Il y a l’automobiliste qui tourne sans regarder le cycliste qui roule à son niveau. Et l’automobiliste qui tourne sans regarder le cycliste en sens inverse. Et celui qui croise son regard, le cycliste se dit : « C’est bon, il m’a vu », alors que le coup d’œil était seulement machinal, absent – le conducteur était au téléphone avec le kit « mains libres ». Il y a aussi les portières qui s’ouvrent brusquement. Et il y a l’automobiliste qui n’a vraiment aucune excuse, celui qui, par exemple, s’acharne à doubler dans une rue trop étroite, j’entends son moteur gronder derrière moi, il hésite, ralentit, accélère, puis il se lance :  passera ? passera pas ? Il se le demande certainement – et moi aussi, parce que si son rétroviseur m’attrape… mais c’est passé, et je retrouve l’automobiliste cinquante mètres plus loin, il attend au feu rouge, il vient de risquer ma vie par bêtise ou par un mélange de bêtise et d’agressivité. La vitesse moyenne d’une voiture à Paris en journée est de 13 km/h. Je tape à la vitre pour lui expliquer, parce qu’il faut expliquer aux automobilistes que certaines conduites sont inutiles et dangereuses. Pour eux assez peu, mais pour les autres vraiment. 

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