Tour de France

Laurent Jalabert, Jean-François Balaudé. De l'effort à l'extase

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Laurent Jalabert, Jean-François Balaudé. De l'effort à l'extase

© Pierre-Emmanuel Rastoin pour PM

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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La petite reine, c’est leur rayon. Si cela n’a rien d’étonnant en ce qui concerne Laurent Jalabert, ex-star des pelotons, il est plus surprenant de voir Jean-François Balaudé, spécialiste de la pensée antique, endosser la tunique du cycliste amateur. À l’heure où débute le Tour de France, échange de points de vue sur ce sport si exigeant et… éminemment philosophique

La 98e édition du Tour de France va occuper une bonne partie du mois de juillet. Avec vingt et une étapes dont six en haute montagne, 3 500 kilomètres de parcours, l’épreuve reine du cyclisme exige chaque année une performance surhumaine de la part des coureurs. À mi-chemin entre l’ancien tour des compagnons du devoir, c’est-à-dire la célébration de l’unité nationale conquise à la force des mollets, et le sport transformé par les médias en superspectacle planétaire – entre ode aux paysages bucoliques et exhibition de mutants, donc –, le Tour est comme un trait d’union entre le passé et l’avenir. En marge de l’événement, l’ancien professionnel Laurent Jalabert, quatre fois numéro un mondial de sa discipline, et le philosophe Jean-François Balaudé, fin connaisseur de la pensée antique et cycliste amateur, se sont réunis. Mais pas pour livrer leurs pronostics ou leur regard sur le monde du sport contemporain : non, ce qui les a liés, c’est l’amour du vélo, tout simplement. Et ils évoquent ce que la pratique de ce sport, si douloureux et si violent, modifie dans une existence. Ils nous expliquent, souvenirs à l’appui, que le cyclisme peut être un véritable exercice spirituel.

 

Jean-François Balaudé : Le cyclisme sur route est l’un des sports les plus exigeants, et il illustre particulièrement ce que j’appelle le sport de haute intensité. J’entends par là une pratique sportive dans laquelle la souffrance physique et mentale n’est pas appréhendée comme une limite indépassable, mais, au contraire, comme un seuil à affronter et à faire reculer. Si cette dose de douleur est acceptée, c’est parce qu’elle compose avec le plaisir même que l’on ressent à s’éprouver dans ces conditions, et qu’elle est la condition de la progression. Dans les sports de haute intensité, y compris à l’entraînement, le corps est amené à fournir à certains moments le maximum d’effort dont il est capable, sur les plans musculaire et cardio-vasculaire. C’est précisément ce qui fait, selon moi, le prix et l’intérêt d’une telle pratique cycliste du point de vue philosophique : en vous forçant à aller jusqu’au bout de vous-même, elle vous fait explorer des aspects inconnus de votre corps et de votre volonté…

 

Laurent Jalabert en six dates

  • 1968 Naissance à Mazamet (Tarn)
  • 1989 Première saison en tant que cycliste professionnel
  • 1995 Vainqueur du Tour d'Espagne
  • 1995/9 Premier au classement mondial (UCI)
  • 1998 Quitte le Tour de France après la 16e étape, pour dénoncer les polémiques autour du dopage
  • 2002 Arrêt de la course professionnelle. Il commente désormais les courses cyclistes pour France Télévision et RTL, est sélectionneur de l'équipe de France.

Laurent Jalabert : Oui, le vélo permet d’aller à sa propre découverte, et j’ai toujours trouvé, personnellement, que c’était un moyen d’expression et un moyen d’affirmer sa liberté. Quand on réalise une belle montée, qu’on franchit un col, quand on parvient à se faire mal, il y a une petite dose de masochisme, bien sûr, mais cela vous transporte au-delà de vous-même. Vous vous découvrez capable de performances qui semblaient impossibles. Combien de fois ai-je vécu cela ! On se trouve en bas d’une côte, il va falloir gravir un col et l’on se sent déjà au bout du rouleau, on se dit qu’on ne va pas y arriver. Et puis les kilomètres filent. Au sommet, il ne reste plus que quelques coureurs, entre lesquels s’engage une lutte incroyable. Quand j’étais très entraîné, à l’apogée de ma carrière, il m’est aussi arrivé d’aller très loin dans l’exploration des limites. L’année où j’ai gagné Milan-San Remo [en 1995, Ndlr], mon cœur est monté bien plus haut que d’habitude, à 198 pulsations cardiaques par minute, lors de mon attaque dans la montée du Poggio [un col d’environ 900 mètres d’altitude situé à quelques kilomètres de l’arrivée de la course Milan-San Remo, théâtre de sprints sans merci, Ndlr]. Je pouvais développer une puissance de 475 watts au seuil aérobie [seuil au-delà duquel la respiration ne suffit plus à oxygéner les muscles, ce qui a pour conséquence une sécrétion d’acide lactique qui entraîne d’intenses douleurs, Ndlr]. Le paradoxe, c’est que, lorsqu’on est très entraîné, on a un cœur qui bat lentement lorsqu’on se trouve au repos, mais qui est capable de monter extrêmement haut dans les tours. Quand on passe en anaérobie, on ne peut évidemment pas résister longtemps, les sensations de brûlure deviennent rapidement trop fortes et on ne tient pas plus de trois ou quatre minutes. Cependant, on peut travailler à repousser son seuil et apprendre progressivement à maintenir un rythme très élevé, en restant juste en deçà de la dette d’oxygène.

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