Entretien
“Pour Orwell, celui qui détient le pouvoir au présent peut réécrire le passé. C’est exactement ce que Trump fait” : entretien avec Raoul Peck
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans son film Orwell : 2 + 2 = 5, composé d’images documentaires et de textes de l’écrivain britannique, Raoul Peck raconte les derniers mois de sa vie qu’il a dédiés à son grand livre, 1984. Le cinéaste haïtien brosse avec brio le tableau d’un monde qui a basculé, selon lui, dans une dystopie orwellienne, et où l’inversion du langage et le déni de la réalité ont fini par ébranler l’idée même de « décence ordinaire ». Jusqu’à laisser croire à la fin de tout humanisme ?
George Orwell est parfois présenté comme un “prophète de l’apocalypse”. Le monde que vous décrivez avec lui est effectivement très sombre. A-t-il été visionnaire ?
Raoul Peck : La production a commencé il y a presque cinq ans, et le film était alors imaginé comme un avertissement. Entre-temps, nous avons assisté à une dégradation accélérée du climat politique dans un pays qui s’est projeté, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, comme le creuset de la démocratie, le shérif du monde moderne, un modèle d’égalité et de paix, à l’intérieur au moins. En l’espace d’un an, cet ordre mondial a été bouleversé. Nous subissons maintenant des attaques brutales contre la science, l’écologie, la justice, la parole, le langage et la vérité, ces valeurs dont le monde occidental se prévalait par rapport au reste du monde « sauvage ». Je reprends là une classification qui apparaît dans la série Exterminez toutes ces brutes, que j’ai adaptée du livre de l’écrivain Sven Lindqvist, qui traite de la colonisation et des génocides : la grande division du monde entre « nous », la civilisation, et le reste du monde, c’est-à-dire les « brutes ». Ce modèle binaire a lui-même explosé. Il n’y a même plus la tentative d’habiller l’impérialisme d’un semblant de légitimité. Seule compte la souveraineté du droit du plus fort contre les accords internationaux.
Vous partagez votre temps entre la France et les États-Unis. Comment décririez-vous ce climat politique. Est-il “orwellien” ?
Je viens d’un pays qui a subi plusieurs décennies de dictature. J’ai grandi en comprenant dans ma chair ce qu’était la suppression de la liberté. À Haïti, je me souviens de mes parents chuchotant dans notre salon par crainte d’être entendus. Ces signes de la dictature, je les connais, comme la plupart des gens qui viennent du tiers-monde. Or j’ai vu mes amis européens et américains prendre d’abord l’élection de Trump comme une comédie, voyant en lui un grand-père sans filtre qui montrait son ignorance sans honte. Ils ne rient plus désormais : ils sont pétrifiés, car il n’y a aucune prise de position structurée et collective contre ce pouvoir autoritaire et arbitraire. Même les chefs d’État européens, dits alliés, se soumettent, obligés de surveiller leur moindre phrase : aller à la Maison-Blanche la boule au ventre en craignant de provoquer la brute irascible et vaine... Orwell se serait tiré une balle dans la tête !