La lettre du vendredi

Pourquoi j’aime épier les riches

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Pourquoi j’aime épier les riches

©Ricardo Gomez-Angel/unsplash

« Avez-vous déjà vu des centaines de yachts collés les uns aux autres comme s’ils étaient coincés dans un embouteillage ? Moi oui. À Portofino, en Italie. Là-bas, j’ai pu me livrer à un plaisir coupable : épier les riches !

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À l’origine, Portofino est un village de pêcheurs. Il est aujourd’hui devenu l’un des lieux de villégiature préférés des 0,0000001 % les plus riches de la planète. En vacances à Gênes, en Italie, j’y suis passée par curiosité, en hommage à la langoureuse chanson de Dalida (“I found my love in Portofino” 🎵) et aussi, je le confesse, parce que j’ai toujours été fascinée par les lieux d’une très grande richesse. Je peux vous dire que j’ai été servie. 

Depuis la terre ferme, je jouissais d’une vue plongeante sur le minuscule port où s’entassent des centaines de bateaux : du superbe voilier au yacht à trois étages avec piscines, jacuzzi et salle de musculation. Les milliardaires étaient tellement serrés les uns contre les autres qu’ils pouvaient papoter avec les passagers des embarcations d’à côté. J’avais l’impression d’observer une réunion entre voisins – mais version luxe, calme et volupté. Certains se délassaient sur le pont des bateaux. D’autres dansaient de manière lascive sur des musiques dont on entendait la rumeur depuis la côte. Quand je suis allée me baigner, j’ai pu les observer de plus près. Leur bronzage uniforme, leurs maillots de bain flatteurs, leurs serviettes de plage et leurs sacs transpiraient la richesse. Même leurs rires semblaient valoir très cher.

En regardant le monde autour, j’ai eu le sentiment d’être prise dans un décor. Un décor conçu pour eux, pour leur plaire. Tout paraissait avoir été aménagé pour être parfaitement ajusté à leurs exigences, à leur regard coutumier des environnements doux et harmonieux. La végétation colorée et odoriférante de jasmins et de bougainvilliers était parfaitement maîtrisée. Même la Méditerranée semblait fournir un effort supplémentaire pour être plus belle qu’ailleurs : un bleu profond vers le large, azurée sur les bords, piquetée par endroits de points scintillants et de nappes dorées. 

J’ai un peu honte de la fascination que je ressens pour cet univers. Mais c’est plus fort que moi. En hiver, quand je traverse les beaux quartiers parisiens, je passe de longues minutes à épier l’intérieur cossu des appartements haussmanniens. Et en été, ce sont sur les propriétaires de bateaux que je jette mon dévolu. Je me suis demandé ce qui me poussait à regarder ces gens. Je ne crois pas qu’il s’agisse de jalousie, ni de l’envie d’être moi-même milliardaire. Je pense plutôt être sensible à un certain talent que seuls les très riches ont les moyens de déployer : celui d’offrir de scènes cinématographiques presque hypnotiques, que l’imaginaire collectif associe à la perfection et même, plus profondément, au bonheur.

“L’opulence n’est en effet que l’accumulation des signes du bonheur”, écrit Jean Baudrillard dans son essai La Société de consommation (1970). Contrairement à ce que l’on dit souvent, le riche ne cherche pas uniquement à exhiber sa richesse. Il vise aussi à faire signe de son propre bonheur, via une esthétique particulière, nourrie par tout un cortège d’attitudes et d’émotions très enviables : l’aisance, la facilité, la grâce, la désinvolture, la décontraction, la liberté, la spontanéité ou encore la liberté. Perché sur son gros bateau, il ne pense pas à la fin du mois. Encore moins à la fin du monde.  

Si la richesse me fascine, j’ai bien sûr aussi conscience de son côté profondément obscène. En nageant vers le large, près de Portofino, j’ai senti une désagréable odeur de mazout et d’huile de moteur. J’ai pu constater que la Méditerranée était souillée par tous ces paquebots qui, en plus, barraient la vue sur les montagnes. Le charme a vite été rompu. »