Vos questions
Pourquoi les philosophes nous parlent-ils si souvent de Dieu ?
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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Philippe De Almeida, 40 ans, Paris (75)
Il n’y a probablement pas que cela. Ni bien sûr simplement leur éventuelle foi authentique. Évidemment que parler de Dieu, tenter de démontrer son existence, ou nommer Dieu la Valeur ou l’Absolu a longtemps été une contrainte pour des philosophes occidentaux voulant échapper à la censure ou à la mort, voire la condition même de l’exercice de leur pensée. Mais on peut aussi penser, au-delà de cette dimension de contrainte inévitable, que l’objet « Dieu » a été formidablement libérateur pour la pensée philosophique. Oui : libérateur. Que l’objet « Dieu » a rendu possible de penser au-delà des limites de la représentation habituelle, qu’il a ouvert des champs nouveaux à l’investigation philosophique, qu’elle est allée, grâce à « Dieu », là où elle n’aurait jamais pu aller. C’est une thèse que défend Gilles Deleuze dans un célèbre cours donné à Vincennes le 25 novembre 1980. Il y développe une analogie entre le rôle de « Dieu » dans la peinture et son usage dans la philosophie. Évoquant ainsi notamment Le Greco, il développe l’idée selon laquelle cet artiste est parvenu à quelque chose de totalement neuf dans son rapport aux formes et aux couleurs, et ceci « grâce à Dieu » : grâce à Dieu comme autorisation de représenter l’irreprésentable, grâce à Dieu comme fenêtre ouverte sur un au-delà, oui, mais surtout un au-delà de la représentation habituelle, un au-delà du rôle usuel d’illustration de la peinture. Et Deleuze de conclure magnifiquement qu’« avec Dieu, tout est permis », avant d’ajouter : « J’ai le vif sentiment que pour la philosophie ça a été exactement la même chose, et que si les philosophes nous ont tellement parlé de Dieu – et ils pouvaient bien être chrétiens ou croyants –, ce n’était pas sans une intense rigolade. Ce n’était pas une rigolade d’incrédulité, mais c’était une joie du travail qu’ils étaient en train de faire. »* Dieu aurait alors été un formidable combustible pour l’invention conceptuelle qui est, selon Deleuze, le propre de l’activité philosophique. C’est en cherchant à redéfinir Dieu, et à penser la « compossibilité des possibles », que Leibniz aurait permis l’acte de naissance de la logique moderne. C’est en définissant Dieu comme « la Substance infinie s’exprimant sous une infinité d’attributs » que Spinoza aurait inventé la plus belle architecture conceptuelle de tous les temps. Et cela, bien sûr, que Dieu existe ou pas. Ce serait « grâce à Dieu », qu’il existe ou pas. Avec peut-être, dans ce « grâce à Dieu », un dépassement de l’opposition entre foi et athéisme.