Histoire des idées
Pourquoi prouver l’existence de Dieu ?
Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (1475-1564), “La Création d'Adam” (détail), 1508-12, fresque sur le plafond de la chapelle Sixtine, à Rome. © Domaine public
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À l’heure où le principe de laïcité gouverne les sociétés et où la raison et la foi se sont séparés, on a du mal à comprendre que des philosophes se soient longtemps donné pour tâche de prouver rationnellement l’existence de Dieu. Défi pour la pensée, volonté de ne pas laisser le champ libre au scepticisme, défiance à l’égard d’un monde où la foi aurait complètement disparu, conviction personnelle ? Par-delà ces motivations plus ou moins avouables, quels furent leurs arguments de fond ?
Nicolas Tenaillon, professeur agrégé de philosophie en classes préparatoires et auteur de L’Art d’avoir toujours raison (sans peine) (Philosophie magazine Éditeur), revient sur l’aventure philosophique de cette grande question en trois temps… et sur ce qu’il en reste aujourd’hui.
Premier moment : saint Anselme et saint Thomas, les arguments ontologique et créationniste
Bien qu’on trouverait dès l’Antiquité des arguments en faveur de l’existence de Dieu (arguments moraux chez Platon, cosmologiques chez Aristote, providentialistes chez Cicéron), on considère que la première tentative réellement démonstrative pour prouver que Dieu existe remonte à saint Anselme. Pour ce théologien du XIe siècle, Dieu, comme il l’écrit dans son Proslogion (1073) se définit comme « l’être tel que rien de plus grand ne peut être pensé ». L’argument, si on le simplifie, relève de la démonstration par l’absurde. Si Dieu n’était qu’une idée, il n’aurait pas d’existence en dehors de ma pensée, mais alors il y aurait un être plus grand que lui : celui qui serait à la fois dans ma pensée et hors d’elle. Or en définissant Dieu comme ce qui est le plus grand, l’être en question ne peut être que… Dieu lui-même. Ainsi pour saint Anselme, seul l’imbécile ou celui qui raisonne mal peut croire que Dieu n’existe pas. Cet argument ontologique, destiné à un brillant avenir, n’est pourtant pas celui que l’Église privilégiera dans son enseignement. Avec la naissance des universités au XIIIe siècle, ce sont les cinq « voies » de Thomas d’Aquin développées dans sa Somme théologique (1273), inspirées d’Aristote et répondant directement à la question « Dieu existe-t-il ? » (I, 2, 3) qui semblent les plus accessibles à la démonstration. Partant de l’existence du monde, du constat de son mouvement, de l’ordre observable dans la nature et de la finalité qui commande la croissance des êtres vivants, il faut admettre pour échapper à la régression à l’infini qu’il existe un premier Moteur, une Cause première, un être nécessaire, qui est aussi un être parfait et une intelligence qui permet d’orienter tout le vivant vers une fin. Cet être définit précisément Dieu et démontre son existence. Des arguments qui se veulent inductifs : ils partent de l’expérience commune que nous avons du monde pour remonter spéculativement à Celui qui l’a créé. Ainsi pour les théologiens de la scolastique, la Création prouve l’existence du Créateur.