Au carrefour des livres
Quand les morts reviennent dans nos vies
© Serhii Tyaglovsky/unsplash
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Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine « Comment trouver le bon rythme ? », en kiosque le 26 septembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pourquoi les défunts hantent-ils sans cesse nos existences ? Le nouveau roman de Maylis de Kerangal, pressenti pour de nombreux prix littéraires, et une enquête passionnante de l’anthropologue Grégory Delaplace interrogent leur capacité à nous affecter et à nous mettre en mouvement.
Parfois ils surgissent sans crier gare. Revenus de très loin, ils nous interpellent, nous remuent. Soudain, les morts font chavirer les vivants. Plus qu’une simple vague, c’est une véritable lame qui submerge l’héroïne de Jour de ressac, le roman de Maylis de Kerangal, incontournable de la rentrée littéraire. Tout commence par un appel : la narratrice, doubleuse de cinéma résidant à Paris, est contactée par la police du Havre, ville dont elle est originaire : le corps d’un homme non identifié a été retrouvé sur le front de mer, et il se pourrait qu’elle soit mêlée à l’affaire. Sonnée, la presque quinquagénaire se rend sur place et au commissariat, lorsqu’on lui montre les photographies du défunt, elle ne le reconnaît pas. Seul lien apparent, le disparu avait dans une poche son numéro de téléphone griffonné sur un ticket de cinéma… Qui est-il ? Parallèlement à la police avec laquelle elle garde le contact, la narratrice lance sa propre enquête. Son intime conviction ? La survenue dans sa vie de cet inconnu n’est pas un fait (divers) extérieur à elle. C’est, au sens fort, philosophique, du terme, un événement qui marque une césure et la convoque personnellement : « Je m’ouvre à lui d’une mort qui me concerne, d’une mort qui m’arrive. » Très vite, un mot lesté de clichés tenaces – « corbeau qui parle et bruits de chaînes » – s’impose : oui, il s’agit bien d’un « fantôme » venu la hanter, peut-être pour lui « livrer un message » encore insondable. Comme le ressac, le fantôme, être ontologiquement ambigu, absent qui se (re)présente, charrie l’idée d’un incessant retour. L’héroïne en croisera d’autres, de spectres. Lors de ses pérégrinations, les souvenirs affluent, et elle se rappelle notamment son premier amour adolescent, un certain Craven, qui, après une courte idylle, l’avait brusquement quittée. Fantômes proches, fantômes anonymes aussi : la narratrice se remémore ainsi les bombardements de la Seconde Guerre mondiale qui avaient réduit Le Havre en ruines fumantes, laissant dans les rues « une pâte de choses humaines avec des morceaux d’humains dedans ». Si ce Jour de ressac à la prose vibrante est bien un roman noir rythmé par les avancées et les fausses pistes de l’intrigue policière, l’essentiel est peut-être ailleurs, dans cette dérive « hantologique » – pour reprendre un néologisme de Jacques Derrida, qui s’est beaucoup intéressé aux fantômes – du personnage principal. La découverte macabre initiale est comme une brèche où la narratrice s’engouffre, scellant une aventure intime qui l’é-meut – l’affecte et la met en mouvement. Et c’est en accueillant les fantômes qu’elle parvient à se réapproprier, même par bribes, éclats, embruns, sa propre histoire.