Un classique éclaire le présent

Quand un État tire sur son propre peuple… La répression du pouvoir iranien analysée avec John Locke

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Quand un État tire sur son propre peuple… La répression du pouvoir iranien analysée avec John Locke

Centre médico-légal de Kahrizak, province de Téhéran (Iran), le 13 janvier 2026. Face à des rangées de sacs mortuaires, des familles et des habitants se rassemblent à la morgue à la recherche de proches tués par le régime pendant les manifestations. © MEK/The Media Express/Sipa

Les nouvelles qui parviennent d’Iran sont effrayantes : les victimes de la répression se compteraient par milliers. Au XVIIe siècle, le philosophe John Locke montrait déjà qu’un pouvoir qui agit ainsi peut être légitimement combattu, car il a perdu toute légitimité. Explications avec Nicolas Tenaillon.


 

Si le philosophe anglais John Locke (1632-1704) était encore de ce monde, il trouverait philosophiquement inacceptable la terrible répression que le gouvernement iranien fait subir à son propre peuple. Car comme il l’explique dans son Second Traité du gouvernement civil (1690), la tâche d’un gouvernement est d’assurer la sécurité des biens et des personnes des citoyens. Aussi « quiconque, revêtu d’autorité, excède le pouvoir qui lui a été donné et emploie la force […] à l’égard de ses sujets est, sans doute, un véritable tyran ; et comme il agit alors sans autorité, on peut s’opposer à lui » (§ 202).

L’État se nie lui-même

C’est qu’en procédant ainsi il fait exactement le contraire de ce pour quoi le pouvoir lui a été donné : au lieu de protéger, il se met « en état de guerre » (§ 222) avec son propre peuple. Autrement dit : quand le pouvoir devient une menace pour ceux qu’il doit secourir, il se nie lui-même. Plus précisément si le pouvoir « agit d’une manière contraire à son crédit », il crée une « terrible brèche à la confiance » (« a great breach of trust ») que les citoyens avaient mis en lui de sorte que ces mêmes citoyens sont légitimés à le renverser. Et ceci est encore plus vrai du pouvoir exécutif que du pouvoir législatif, car l’abus est « moins pardonnable » lorsqu’il provient directement de ceux qui exercent l’autorité, « parce qu’on a pris en eux plus de confiance, qu’on a supposé que l’avantage de leur éducation […] leur donneraient plus d’intelligence et de capacité » (§ 202). 

Certes on pourrait objecter à cette thèse développée dans le chapitre consacré à « la dissolution des gouvernements » que « ce serait exposer l’État à une ruine certaine que de faire dépendre l’autorité suprême de l’opinion inconstante et de l’humeur changeante du peuple et que les gouvernements ne subsisteraient pas longtemps s’il lui était permis, dès qu’il croirait avoir été offensé, d’établir une nouvelle puissance législative » (§ 223). 

Le peuple ne se révolte pas par caprice

Ce à quoi Locke répond que le peuple ne se rebelle pas par caprice : « les révolutions n’arrivent pas dans un État pour de légères fautes commises dans l’administration des affaires publiques. Le peuple en supporte même de très grandes » et accepte par habitude des lois quelques fois « injustes et fâcheuses ». Mais si « une longue suite d’abus […] lui font sentir qu’on a formé des desseins funestes contre lui, et qu’il est exposé aux plus grands dangers, alors il ne faut point s’étonner s’il se soulève » (§ 225). 

Tel est exactement le cas iranien, où partie du Grand Bazar de Téhéran, le plus grand du monde, où les commerçants se sont indignés contre une inflation devenue insupportable et qu’aucune mesure économique n’a su endiguer, la rébellion a fini par gagner tout le pays et par étendre les revendications à la chute du régime. 

Mais la réflexion de Locke va plus loin encore, car, selon lui, « le pouvoir que le peuple a de pourvoir de nouveau à sa sûreté, en établissant une nouvelle puissance législative […] est le plus fort rempart qu’on puisse opposer à la rébellion ». Ce qui signifie que c’est au peuple de décider des lois qui le protègent et qu’une Constitution légitime doit lui octroyer ce pouvoir afin que les réformes préviennent les révoltes, ce que le régime théocratique des mollahs ne permet pas.