Au travail
Qu’est-ce qu’un salaire “décent” ?
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Tandis que le PDG de Michelin, Florent Menegaux, a annoncé proposer un salaire « décent » à ses 132 000 salariés dans le monde, Carlos Tavares, le PDG de Stellantis (constructeur automobile comprenant Peugeot, Citroën, Fiat ou Chrysler), s’est vu octroyer une rémunération mirobolante – indécente, diront certains. Mais où se situe au juste la « décence » en matière de salaires ?
« Le salaire minimum en France n’est pas suffisant. » Florent Menegaux, président du groupe Michelin, a une solution : proposer à ses salariés, partout dans le monde, un salaire qui ne soit pas seulement minimum, mais « décent ». Comprendre : un revenu qui permette à une famille de quatre de se loger, de se nourrir, d’épargner un peu et de s’offrir des loisirs, en fonction du coût de la vie dans sa ville. Par exemple, ce seuil s’élèverait à 25 000 euros brut par an à Clermont-Ferrand et à 40 000 euros brut par an à Paris — alors que le SMIC se situe à 21 203 euros brut annuels. Pour construire sa grille de salaires, Michelin s’est basé sur les critères donnés par l’association Fair Wage Network : près de trois mille seuils de salaire sont ainsi calculés, en fonction des zones géographiques dans les différents pays du monde et du coût local de la vie. Résultat ? 2,2 fois le salaire minimum au Brésil, 2,4 fois le salaire minimum en Chine…
L’annonce de Michelin vient percuter celle des actionnaires du groupe automobile Stellantis, qui ont validé une augmentation de leur PDG, Carlos Tavares, dont la rémunération pourrait s’élever à 36,5 millions d’euros annuels en 2023. Face aux critiques, le dirigeant rétorque : « Si vous estimez que ce n'est pas acceptable, faites une loi. Je la respecterai. » Mais qu’est-ce qui est « acceptable » ou non en matière de salaire ? Existe-t-il un « bon sens » qui fixe la justesse d'un revenu décent ?
Le salaire, un outil de libération ?
La décence, contrairement à un « salaire minimum », ne renvoie pas immédiatement à un chiffre. En effet, elle ne renvoie pas à un état absolu, mais à un comportement ou un objet jugé approprié à une circonstance où a un statut. Un homme décent, c’est un homme qui se tient ; un salaire décent, c’est une somme d’argent qui permet au bénéficiaire de mener une vie digne de ce nom. On peut le voir de deux manières : soit la décence vient de la capacité d’un individu à remplir ses besoins fondamentaux en alimentation, logement et vêtement, soit elle est relative à des usages régionaux. En réalité, ces deux dimensions coexistent dans les premières définitions du terme de « décence », au XIXe siècle. Le philosophe utopiste Charles Fourier, imagine dans sa Lettre au Grand Juge (1803), un « minimum décent […] au-dessous duquel [personne] ne puisse […] tomber ». Au cours de ce même siècle, aux États-Unis, son équivalent, le living wage, devient un mot clé des luttes sociales : le salariat doit être un outil de libération, pas d’aliénation. C’est ainsi que le syndicaliste américain Samuel Gompers défend en 1898 un salaire décent qui correspond un peu plus précisément à l’annonce faite par Michelin : un salaire « suffisant pour entretenir une famille de taille moyenne conformément à ce que la civilisation locale contemporaine reconnaît comme indispensable à la santé physique et mentale, ou comme l'exige le respect rationnel de l'être humain pour lui-même ». Cette conception d’un salaire décent est à la fois relative, liée au niveau de vie local et aux représentations culturelles en cours, mais aussi extensive, puisque qu’il englobe à la fois santé et dignité.