Analyse
L’“utilité commune”, un mode de rémunération révolutionnaire ?
À Paris, le 15 mars 2020, un agent de nettoyage au travail devant la façade du restaurant Le Fouquet's, fermé en raison des mesures de lutte contre le Covid-19. © Julien Mattia/Anadolu Agency/AFP
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Alors que la crise du Covid-19 révèle que les professions qui sont “sur le front” sont souvent les moins bien rémunérées, est-il envisageable d’asseoir l’échelle des salaires sur la base de “l’utilité commune” ? C’est l’hypothèse “révolutionnaire” émise par le président de la République Emmanuel Macron lors de sa dernière allocution télévisée. Le philosophe Vincent Valentin revient sur l’origine d’un principe inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et s’interroge sur son application aujourd’hui.
« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » La formule a étonné de la part d’un président qui a jusqu’ici placé son action à l’horizon de la réussite individuelle. Alors que, dans son allocution télévisée du 13 avril, il rendait hommage aux éboueurs, aux aides-soignants, aux caissiers et aux agents de sécurité, Emmanuel Macron a fait valoir qu’à l’avenir il faudrait revaloriser ces métiers souvent jugés subalternes et pourtant essentiels. Et que, pour ce faire, il serait pertinent de revenir à l’esprit de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui stipule en effet, dans son articule 1, que « l’utilité commune » est le seul fondement légitime des distinctions sociales. Quelle est la signification de cette notion d’utilité commune ? Et que signifierait, selon le propos du président, de « donner toute sa force à ce principe » ?
Le sens de la notion dans la Déclaration de 1789
“Pour les révolutionnaires, les distinctions de fortune ou de reconnaissance doivent être fondées non sur la naissance mais sur la compétence et l’apport à la société”
En 1789, le principe a un sens relativement facile à identifier. Après la rupture avec l’Ancien Régime, les hommes « naissent et demeurent libres et égaux en droit » (1er alinéa du même article), mais l’égalité juridique n’exige pas l’égalité sociale ; dès lors, les distinctions de fortune ou de reconnaissance doivent être fondées non pas sur la naissance mais sur la compétence et l’apport à la société. Cela parait très simple mais contient beaucoup d’incertitudes. En 1789, dans le feu de l’action, la notion d’utilité commune ne fait pas l’objet d’une élaboration philosophique précise. Elle est perçue comme le moyen d’une amélioration commune, dans l’intérêt de tous. Son intérêt principal tient au fait qu’elle pose un critère public au regard duquel les distinctions sociales, que la Révolution a profondément remises en question, devront être fondées, et donc justifiées.