Raoul Peck. « La théorie de Marx n’est belle que si elle est incarnée »

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Cet article est issu du numéro 113 de Philosophie magazine « Y a-t-il encore une vérité ? », en kiosque le 28 septembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Alors que son film Le Jeune Karl Marx sort au cinéma, le réalisateur haïtien Raoul Peck revient sur sa découverte du marxisme et du concept d’aliénation. Pour lui, le philosophe allemand est moins porteur d’une théorie que d’une humanité, véritable promesse pour chacun de transformer sa propre existence et le monde.

« J’ai découvert l’œuvre de Karl Marx à 17 ans, alors que j’étudiais à l’Université libre de Berlin où j’ai suivi pendant trois ans un séminaire consacré au Capital. Ce fut une révélation. Dans les années 1970, Berlin était une ville éminemment politique. Tous les mouvements de contestation et de libération s’y croisaient : les communistes iraniens qui s’opposaient au régime du shah (et qui furent décimés à leur retour en Iran après la Révolution islamique), les Sud-Africains du Congrès natio­nal africain (ANC), le Swapo de la Namibie, les sandinistes du Nicaragua, les Chiliens qui avaient survécu au putsch sanglant de Pinochet. J’ai grandi et me suis cultivé au sein de cette militance. À l’époque, je n’avais qu’une chose en tête : finir mes études et retourner me battre contre la dictature de Jean-Claude Duvalier en Haïti, finalement chassée du pouvoir en 1986. Marx était une évidence pour nous, tout comme pour une jeunesse allemande extrêmement critique à l’égard de ses aînés soupçonnés de participation au nazisme. C’était l’âge d’or de la solidarité internationale. Je voulais me situer dans ces combats, moi qui venais à la fois d’un pays pauvre et d’un milieu bourgeois, et Marx m’en a donné les clés.

Je me suis toutefois rendu compte que, lors de nos discussions politiques entre étudiants, nous ne parlions jamais vraiment de moi, de ma réalité de jeune homme noir venu d’un pays pauvre des Caraïbes. Je devais m’adapter à un nombril eurocentré qui se gargarisait de théorie marxiste sans jamais l’incarner. Tout en restant fidèle à Marx, je me suis dès lors méfié de toute théorie qui se réclamait de lui sans se soucier de son incarnation. C’est cette absence, cet oubli, qui a occasionné les dérives et la folie du détournement théorique du travail de Marx et d’Engels tel qu’il a été à l’œuvre dans les régimes soviétiques. On a perdu contact avec la source. »

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