Rendez-vous en 2023
© Micaël pour PM
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Cet article est issu du numéro 28 de Philosophie magazine « 28 - avril 2009 », en kiosque le 26 mars 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La prédiction est un genre des plus risqués. Beaucoup se repentent de s’y être essayés. Pourtant, c’est aussi un genre qui compte quelques succès inattendus, des coups d’éclat qui ont l’attrait même des tours de magie. Au hasard de mes lectures, j’ai glané trois divinations qui, à chaque fois, m’ont fait froid dans le dos, comme si un fantôme m’avait tapé sur l’épaule.
« Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939. » Cette phrase a été écrite par André Breton en 1925, dans un texte surréaliste par ailleurs très enchevêtré, « Lettre aux voyantes ». Si le reste de ce texte n’a guère d’intérêt, l’écho entre le titre et cette affirmation isolée parmi les digressions oniriques a quelque chose de stupéfiant. Antonin Artaud donne lui aussi des signes de prescience tout à fait remarquables dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, sa pièce radiophonique censurée en 1948. À l’heure de la Libération, tandis que tous chantent le débarquement américain et la victoire sur le nazisme, Artaud fait entendre une voix plus inquiète. C’est qu’il a les yeux rivés sur les manipulations génétiques à venir : prédisant la congélation du sperme, des « tentatives de fécondation artificielle » appliquées à l’homme, il dénonce aussi, avec l’hégémonie de la puissance américaine et la mondialisation du marché, la prolifération imminente des OGM. « Plus de fruits, plus d’arbres, plus de légumes, plus de plantes pharmaceutiques ou non et par conséquent plus d’aliments, hurle le poète, mais des produits de synthèse à satiété… » Tout aussi troublante, l’analyse que fait Jean Baudrillard de l’architecture du World Trade Center dans L’Ordre symbolique et la mort, en 1976 (trois ans après l’inauguration) : « Si le World Trade Center a deux tours, c’est parce qu’aujourd’hui le duopole est le stade achevé du monopole : le pouvoir n’est absolu que s’il sait se dédoubler pour se redoubler, cela va des marques de lessive à la coexistence pacifique. » Ce qui est vrai pour le face-à-face de l’URSS et des États-Unis durant la guerre froide vaut également pour la compétition entre Coca-Cola et Pepsi, ou encore entre le PC et le Mac. Mais comment briser la puissance d’un duopole ? On ne peut pas combattre frontalement un adversaire dédoublé. Baudrillard ne voit qu’une solution : « Ce qu’il faut, c’est donc tout déplacer dans la sphère du symbolique, où la loi est celle du défi, de la réversion, de la surenchère… Il faut défier le système par un don auquel il ne puisse pas répondre, sinon par sa mort et son propre effondrement… Ce don auquel il est sommé de répondre, sous peine de perdre la face, ne peut-être évidemment que celui de la mort. »[1]