Politique / Monde
Retour à Iguala, deux ans après la mort de 43 étudiants mexicains
Les visages des étudiants disparus ont envahi les murs de nombre de villes mexicaines © Carlos Cazalis
L’enlèvement de quarante-trois étudiants mexicains de l’École normale agraire d’Ayotzinapa, fin 2014, a ému le monde entier. Deux ans après cet enlèvement inexpliqué, des manifestations commémorent le drame et demande que lumière soit faite, tandis que les révélations sur les failles de l’enquête se multiplient. Tomas Zeron, le responsable des investigations, a ainsi récemment présenté sa démission après avoir été suspecté d’irrégularités, notamment sur la scène présumée du crime.
Activisme, violence et corruption
En octobre 2015, notre reporter Michel Eltchaninoff est allé voir de plus près. Il s’est rendu dans les montagnes de la province du Guerrero, pour retracer le parcours des étudiants et essayer de comprendre. Qu’a-t-il découvert au terme de son enquête ? Une réalité politique cauchemardesque « où se mêlent activisme révolutionnaire, violence, corruption et trafic de drogue ». Le pays est devenu coutumier des meurtres collectifs. 22000 personnes ont ainsi disparu depuis 2006, dont des milliers des femmes à Ciudad Juárez, au nord du pays, à la frontière des États-Unis, sans que rien ne soit fait – l’écrivain Roberto Bolaño a d’ailleurs rendu compte de cette longue liste de crimes non élucidés dans 2666, un époustouflant roman écrit comme pour déterrer les racines du mal, actuellement adapté au théâtre par Julien Gosselin. Pire, aujourd’hui la lassitude s’est installée, « ainsi que l’idée qu’on ne connaîtra jamais la vérité. Et puis l’affaire des 43 étudiants se dilue quelque peu dans les dizaines de milliers de cas de disparitions qui sont survenus ces dernières années, dans le cadre de la guerre contre le narcotrafic. »
Crime d’État
Que s’est-il passé entre le 26 et 27 septembre 2016 dans cette région hostile du Mexique, au cœur d'une zone réputée pour produire de la drogue ? Des étudiants de l’école d’Ayotzinapa, chargés d’organiser à Mexico, début octobre 2014, la commémoration d’un massacre d’étudiants datant de 1968 sont partis à la recherche d’autocars à « emprunter » pour l’occasion. Ils se sont rendus à Iguala et, lorsqu’ils essayaient de sortir de la ville, des voitures de la police municipale les ont bloqués. Les premiers coups de feu ont alors retenti. Eduardo, un de ces étudiants rescapés s’est confié à notre reporter : « Nous sommes descendus et les policiers se sont mis à nous tirer dessus. Un étudiant, Aldo, a pris une balle dans la tête. Nous nous sommes cachés entre deux cars, seul moyen d’essayer de nous protéger, sous le feu croisé des policiers, qui criaient : “On va tous vous tuer, tous vous faire disparaître, vous ne savez pas où vous vous êtes fourrés…” » Eduardo parvient néanmoins à se réfugier sur un toit. Finalement, quarante-trois étudiants manquent à l’appel. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus.
Pour l’anthropologue et sociologue Roger Bartra, auteur de plusieurs ouvrages sur l’identité et la société mexicaine, rencontré à Mexico par Michel Eltchaninoff, même si l’affaire demeure opaque, tant les aspects politiques et mafieux se mêlent au Mexique, l’événement relève bien d’un « crime d’État ».
☛ Pour en savoir plus, relire l’enquête de Michel Eltchaninoff, « Mexique. Danse macabre à Iguala », parue dans le numéro d’avril 2016.