Chose vue
Roland-Garros : quand Nadal et Djokovic se soumettent au verdict de la nuit
Match opposant Rafael Nadal et Novak Djokovic le 31 mai 2022 au stade Roland-Garros, à Paris. © Joséphine Robert
Cela restera sans doute comme l’un des plus grands matchs de l’histoire de Roland-Garros… mais aussi comme une confrontation sans précédent, livrée quatre heures durant dans la nuit parisienne et retransmise dans le monde entier.
Le tennisman Rafael Nadal, 36 ans le 3 juin, roi de la terre battue et victorieux à treize reprises porte d’Auteuil, affrontait ici pour la dixième fois Novak Djokovic, son adversaire le plus redoutable, pour ce qui ressemblait peut-être à leur ultime confrontation dans ce lieu mythique.
Notre rédactrice Joséphine Robert y était. Elle a ramené ses impressions, inspirées par la pensée de la nuit du philosophe Michaël Fœssel.
Hier soir, sur le cours central de Roland-Garros, la nuit s’est discrètement immiscée dans le jour. Sous le regard fasciné d’une foule de noctambules, le clair et l’obscur se sont confondus. Le jour ne s’est jamais terminé, la nuit n’a jamais commencé. Les casquettes sont tombées, les plaids ont envahi les tribunes. La nuit, d’ordinaire sans témoin, est devenue spectacle. Sous les éclairages artificiels, l’ombre des deux veilleurs s’est doublée. Scruté par des milliers de spectateurs, Nadal, le joueur du soleil et de la chaleur, s’est livré à la nuit.
Hier soir, le temps était comme suspendu. La terre battue et le froid se sont alliés pour faire durer le duel. Les gladiateurs nocturnes ont dû ralentir leur cadence.
Entre souvenir de chaleur et sensation de fraîcheur, le jour et la nuit se sont unis : « Il faut renoncer à considérer le jour et la nuit comme des puissances contradictoire, écrit le philosophe Michaël Fœssel dans La Nuit. Vivre sans témoin (Autrement, 2017). « Plutôt que l’opposition binaire entre le nocturne et le diurne, il faut privilégier les situations où ils entrent dans un conflit prometteur », car leur entremêlement est source de possible.
Passé minuit, « Nole » – le surnom de Djokovic – se reprend. Au quatrième set, le Serbe mène 5-3 et s’offre deux balles de set. Mais Nadal « débreake » au meilleur des moments : 5-4, avant de laisser place au jeu décisif. Après plus de quatre heures de jeu, le dernier revers de Nadal arrache à la nuit sa magie imprévisible : il écarte son meilleur ennemi et s’offre la possibilité de rêver d’un 22e titre dans un tournoi du Grand Chelem. « Consentir à la nuit signifie accepter de se soumettre aux expériences singulières qu’elle seule rend possibles », pour le dire avec les mots de Michaël Fœssel.