2. Est-ce une invention de l’Occident ?
Souleymane Bachir Diagne: “La philosophie n’a ni commencement ni terre d’élection”
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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Grèce, seul berceau de la philosophie ? Un mythe, affirme Souleymane Bachir Diagne, pour qui l’arbre à palabres africain n’a rien à envier à l’agora d’Athènes.
Dans Bergson postcolonial, vous montrez comment Bergson a inspiré à la fois la philosophie africaine de Léopold Sédar Senghor et la pensée musulmane de Mohamed Iqbal. Est-ce à dire que la pratique philosophique est d’abord européenne avant de s’exporter ailleurs ?
Souleymane Bachir Diagne : Il y a, en effet, dans ce que nous concevons comme l’histoire de la philosophie, une invention, et j’insiste sur ce mot, qui a eu lieu à l’aube du XIXe siècle et porte principalement le nom de Hegel : la philosophie serait le propre de l’Europe, son telos, sa destination. C’est dans ce cadre-là qu’a été inventée l’idée que la philosophie est née de rien : d’un « miracle » grec. Or il faudrait au contraire convenir que la philosophie n’a ni commencement ni lieu d’élection. Car, d’une part, les Grecs eux-mêmes n’ont pas pensé qu’ils étaient à l’origine de l’activité philosophique. Platon indique toujours ce que la Grèce doit à la civilisation égyptienne. D’autre part, Hegel va plus ou moins effacer la contribution du monde arabo-musulman au développement de la philosophie. Les penseurs arabes et juifs n’auraient été, dit-il, que des intermédiaires entre l’Athènes de Socrate et l’Europe médiévale. Descartes signale pourtant que le renouvellement de la philosophie, que lui-même représente, tient à l’invention d’une science dont il dit qu’elle est étrangère : il pense précisément à l’algèbre issue du monde arabo-musulman. Je préfère pour ma part partir de notions très simples : toutes les sociétés humaines sont des sociétés où l’on sait que l’on va mourir, où l’on honore les morts, où l’on a le sentiment que la mort d’un être humain est chargée de significations au point que les cultures en général ont inventé la notion d’un autre monde au-delà de la mort. Toutes ces questions amènent à interroger le sens de l’existence et ne sauraient être absentes d’aucune culture humaine.