Nouveau numéro chez votre marchand de journaux
Trouver les mots pour déclarer votre amour, avec Roland Barthes
Roland Barthes. © Ulf Andersen/Aurimages
Comment consoler un proche ? Quelle est la meilleure façon de mobiliser un public ? Face à ces questions, nous vous proposons de découvrir tout au long de la semaine les conseils des philosophes, à retrouver également dans notre tout nouveau numéro. Aujourd'hui, découvrez pourquoi l'expression du désir chez Roland Barthes vise bien plus qu'à faire passer un simple message…
Comment dire « je t’aime » ? Quelle est la recette pour exprimer fidèlement les sentiments qui nous assaillent quand on commence à être amoureux ? Les plus audacieux osent déclarer leur flamme – quitte à prendre le risque de se voir éconduits de vive voix. À l’ère de la communication à distance, d’autres choisissent prudemment d’envoyer un message écrit afin de choisir minutieusement chaque terme, quitte à s’aider de l’intelligence artificielle. Mais, dans ses Fragments d’un discours amoureux (1977), Roland Barthes affirme qu’en amour, le mot juste n’est pas un mot sage ni un mot intelligent, mais un mot qui implique le corps et vient puiser dans l’ardeur du désir. C’est pourquoi l’amant, écrit le sémiologue, « tremble » de dire ce qu’il a à dire. En première personne, il se glisse dans la peau d’un amoureux fébrile, attendant désespérément devant son téléphone (qui ne sonne pas), accablé par l’intensité des sentiments qui le traversent. Conçu comme un dictionnaire, l’essai présente les différentes manifestations du sentiment amoureux : « A » comme « angoisse », « J » comme « jalousie », « R » comme « ravissement » ou encore, « T » comme « tendresse ».
“Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre”
Ce discours fougueux, voire torride, ne vise pas simplement à faire passer un message mais à vivre et à faire vivre à autrui le feu intérieur qui le consume. « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir », lance-t-il. Chez Barthes, la parole n’est pas simple métaphore du désir : elle est déjà une forme d’expression physique. « J’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire auquel je soumets la relation », poursuit-il. « Parler amoureusement » est déjà une forme de rapport, mais « sans orgasme ». Le mot de l’amant ou de l’amante, aussi doux qu’une caresse, aussi langoureux qu’un baiser, n’est pas un simple discours : il est un premier contact lors duquel le langage « jouit de ce toucher lui-même ». Ainsi la justesse des mots d’amour peut-elle se mesurer au plaisir que l’on prend à les dire et à les recevoir.