Trois femmes disparaissent 

Une recension de Jakuta Alikavazovic, publié le

Toute enquête est une enquête sur l’origine. Dans Trois femmes disparaissent, Hélène Frappat se penche sur une fascinante lignée d’actrices : Tippi Hedren, sa fille Melanie Griffith, sa petite-fille Dakota Johnson. Dans sa filmographie, chacune rejoue quelque chose de la vie et de l’œuvre qui l’ont précédée. Remake ? Hantise ? Qu’est-ce qui est perdu dans ces dédoublements ? Qu’est-ce qui est gagné ? En interrogeant les itinéraires de ces trois femmes, c’est la question de la transmission qu’Hélène Frappat met au travail avec style. C’est-à-dire avec recherche, avec émotion – et une vive intelligence.

Tippi Hedren reste, dans l’imaginaire collectif, l’héroïne des Oiseaux. Mais ce film est un piège dans lequel Alfred Hitchcock englue celle qui est devenue son obsession. Hedren a signé un contrat abusif (si abusif qu’il nous paraît sorti d’un cauchemar, ou d’un conte de fées, qui sont parfois une seule et même chose) : elle a vendu sept ans de sa vie au réalisateur mais résistera à son chantage sexuel. Hitchcock, de dépit, mettra la carrière, la santé, voire la vie de sa captive en péril. Alors, s’interroge Hélène Frappat, comment une femme sauve-t-elle sa peau ? Paradoxalement, peut-être, en la risquant. En se remettant en danger – un danger, cette fois, qu’elle choisit. Ou qu’elle croit avoir choisi. De l’obsession d’autrui à la sienne propre : c’est ainsi que Hedren, qui échappe, à grand-peine et à grand prix, au réalisateur et à son contrat léonin, s’entoure de prédateurs. Au sens premier. Et c’est donc parmi les lions – et leurs attaques – que grandira sa fille, Melanie Griffith.

Alors, comment se sauve-t-on en réalité ? Par la fiction, peut-être ? À moins que le lieu même de l’émancipation ne devienne la chambre d’écho où se rejouent – jusqu’à la résolution, dans le meilleur (mais aussi le plus rare) des cas – les sévices subis par celles qui nous précèdent… Dans ce livre poétique et poignant, ce n’est pas le réel qui mène à l’art, mais l’image – cinématographique, bien sûr, mais aussi cette image littéraire qu’est la métaphore, et dont la mention ouvre le livre – qui mène à la réalité. « Plus on s’approche d’une situation extrême, plus la métaphore cède la place à l’emploi littéral des mots. » Alors, comment se sauve-t-on ? Peut-être la littérature y contribue-t-elle, en remontant patiemment, savamment, du cliché à l’origine littérale des plaies. Des plaies qu’on ne peut refermer qu’en ouvrant, par des visions neuves, l’espace de la représentation.

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