Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
« Dans un pays en guerre, il y a un nombre incroyable de personnes qui répètent les formules que leur donne la propagande. Le gouvernement crée un langage dont la fonction est d’éviter aux citoyens d’être confrontés à des dilemmes moraux. Il s’agit donc d’un langage immoral, au sens où il efface les exactions que nous commettons ou les réinvestit d’un sens positif. Dans les termes de ce langage immoral, “nous” sommes des anges et “ils” sont des démons.
Il est vital de lutter pour ne pas se laisser décerveler, et c’est ici que la littérature est pertinente : quand on parle de la guerre en des termes existentiels, en évoquant des souffrances incarnées, les gens se sentent reconnectés à leur propre expérience de l’Histoire. Tout d’un coup, on ne parle plus par slogans, on s’adresse à la sensibilité humaine et cela suscite une prise de conscience… Si je cède à la haine ou aux préjugés, je perds une part de mon humanité. Moi, je ne veux pas perdre cette guerre-là, et c’est le sens de mon engagement contre la politique belliciste de mon pays.
J’ai situé l’action d’Une femme fuyant l’annonce en Galilée – la grande absente de notre littérature – , où résident de nombreux Arabes de nationalité israélienne. Pour préparer le livre, j’ai entrepris un voyage à pied de quarante-cinq jours dans cette région que de nombreux Israéliens croient dangereuse. Pas une seconde, je n’ai senti de menace humaine… Bien sûr, la paix en Israël ne pourra être négociée que dans les villes, dans le microcosme infâme des politiciens, des professionnels du droit et des états-majors. Et cependant, vous savez… quand vous rencontrez les gens dans un beau paysage, cela les démilitarise. Une paix s’installe, et enfin leur cœur s’ouvre. Et je ne parle pas des Arabes israéliens. Je pense ici aux colons, avec qui j’ai réussi à discuter !
La fin de mon livre est ouverte : on ne sait pas si mes personnages, Ora et Avram, ont perdu ou non leur fils, Ofer. L’annonce de sa mort n’est pas officielle, c’est à chaque lecteur de se faire son idée. C’est d’ailleurs ce qui distingue mon roman de ma vie personnelle [l’auteur a perdu l’un de ses fils lors du conflit israélo-libanais de 2006]. On ne sait pas si le fils est mort, ce qui est certain, c’est que le livre parle d’une renaissance. »
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