Cinéma
“Les Rayons et les Ombres” : un film inconfortable sur la malignité des “âmes fuyantes”
Nastya Golubeva et Jean Dujardin dans “Les Rayons et les Ombres” (Xavier Giannoli, 2026). © 2026 Waiting for Cinema/Curiosa Films/Gaumont/France 3 Cinéma
Cet article est réservé aux abonnés.
Le nouveau film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, dresse le portrait de deux collaborationnistes, le journaliste Jean Luchaire et sa fille Corinne, actrice. Une fresque impressionnante, mais qui peine à livrer un vrai point de vue sur cette période trouble. Analyse avec Sartre.
Elle a un carré d’un blond venimeux et le teint blafard d’un ange mélancolique. Corinne Luchaire (interprétée par Nastya Golubeva), fille de Jean Luchaire (Jean Dujardin), est « le cœur battant » quoique malade du nouveau film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres. Une fresque de 3h15 sur la vie de ce couple père-fille, collaborationnistes assumés : elle, jeune actrice en quête de célébrité, qui sera condamnée à l’indignité à la Libération ; lui, patron de presse acoquiné avec les nazis, qui finira fusillé en 1946 pour collaboration.
La voix off de Corinne narre leur histoire depuis le Paris de 1948. Tonalité froide. À l’écran, ses cernes violacés témoignent d’une vie placée sous le signe de la tuberculose et de la décrépitude intérieure. Bien que ce personnage soit de tous les plans, c’est la figure de Jean Luchaire, le plus collabo des deux, qui suscite naturellement notre intérêt. Un salaud ? Plutôt, semble dire le film, un homme dont le vrai crime fut d’avoir été « sincère ». De quoi faire tousser, mais pas pour les mêmes raisons que ce tuberculeux à la santé condamnée, dès l’introduction du film.
Un ami fidèle
Nous voici donc introduits dans les salons poisseux de 1940 par Jean Luchaire, patron du journal Les Nouveaux Temps, feuille de chou collabo sempiternellement au bord de la faillite. Sous l’occupation, résume Jean Luchaire-Dujardin, les collabos se divisent en trois catégories : les zélés, du type Déat ou Brasillach, idéologues pro-nazis que le spectateur croise à l’occasion ; les collaborationnistes « sincères » comme lui, accompagnant le mouvement de désintégration politique sans l’encourager – du moins le pensent-ils ; et les « opportunistes », ceux qui ne réfléchissent à rien et qui vendent des Juifs ou des canapés sans trop faire le distinguo.
Pacifiste venu de la gauche, Jean Luchaire est l’un des seuls radicaux socialistes à être passé à l’ennemi. Son père, Julien Luchaire, sera lui résistant : il adressera, dans un journal, une lettre ouverte assassine à son fils, le mettant en garde contre la malignité des « âmes fuyantes » comme la sienne. Jean désapprouve. S’il se livre aux nazis, c’est par « humanisme », ou plutôt, par amitié personnelle : il est depuis longtemps le copain d’Otto Abetz, pacifiste allemand prônant l’amitié franco-germanique avant l’invasion de la France par l’Allemagne – après aussi. Petit détail, Otto Abetz devient l’ambassadeur du IIIe Reich en France, ce qui ne gêne pas l’écrivain. La liberté ? Jamais aussi puissante, pour Jean Luchaire, que le goût d’un souvenir décapsulé au schnaps.
➤ À lire aussi : Aurais-je été résistant ou bourreau ?, de Pierre Bayard
Les collabos de type 2 ou 3 ne sont pas à un paradoxe près. Leur aveuglement, avéré ou supposé, s’arme d’un réalisme de courte vue : puisqu’ils ne voient aucun Juif raflé, aucun résistant torturé, et que personne ne les déporte quand ils ne font pas le salut nazi (jamais on ne voit Jean Luchaire tendre le bras), c’est le signe que ces réalités n’existent pas. Ces gens-là savent sans savoir. Seules leurs affaires privées comptent, comme le remarque Sartre dans son court essai Qu’est-ce qu’un collaborateur ? (Situations, III), paru en 1945 :