Cinéma
“Les Rayons et les Ombres”, ombres portées
Jean Dujardin dans “Les Rayons et les Ombres”, de Xavier Giannoli. © Gaumont Distribution
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Réalisé par Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres (2026) dresse le portrait de deux collaborationnistes. Anatomie d’un glissement moral qu’avait analysé Jean-Paul Sartre.
“Paris bei Nacht”
Nous voici introduits dans les salons poisseux de 1940 par Jean Luchaire, personnage ayant réellement existé. Il est le patron du journal Les Nouveaux Temps, président de la Corporation nationale de la presse française (collaborationniste) et, accessoirement, père de Corinne, fille adorée, actrice montante. Tous deux sont atteints de tuberculose. Pacifiste venu de la gauche, Jean Luchaire est l’ami d’Otto Abetz, ambassadeur du IIIe Reich à Paris. S’il pactise avec les nazis, c’est par « humanisme », croit-il : partisan d’une Europe unifiée, il signe de sa plume des textes prônant sans ambiguïté une alliance avec Hitler. Le film Les Rayons et les Ombres dépeint moins le travail de propagande de Jean Luchaire que sa fréquentation du « Paris bei Nacht », entre champagne et danseuses à paillettes. On retrouve, avec ce récit de décadence, l’attraction-répulsion de Xavier Giannoli pour le milieu journalistique (déjà abordé dans Illusions perdues en 2021) et pour les imposteurs (À l’origine en 2009, Marguerite en 2015). Certaines scènes cherchant clairement à susciter de l’empathie, comme lors de l’arrestation de Jean et Corinne par des résistants (dans la réalité, c’est par les autorités américaines). Comment pourrait-on haïr ces personnages si leur éthique de la sincérité, leur souffrance physique et l’amour qu’ils se portent les rachètent au moins en partie ? En entretien, le cinéaste se revendique du philosophe Georg Lukács et de sa critique de la « marchandisation du monde ». Il fait de la vénalité de Jean Luchaire la motivation première de son fourvoiement – dénonciation qui reste toutefois abstraite, puisqu’on ne le voit jamais écrire un texte ni faire pression sur ses troupes. Redoutant sans doute la polémique, le cinéaste opte finalement pour un « en même temps » moral, Jean Luchaire le collabo sauvant même une famille juive. Un jeu d’équilibriste qui a le mérite de la prudence, à défaut de la justesse – la vérité ne se situant pas toujours entre deux extrêmes, n’en déplaise.