03_La voie de l’esprit : « Des fables pour tester nos jugements moraux »

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Cet article est issu du numéro 52 de Philosophie magazine « 52 - septembre 2011 », en kiosque le 25 août 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Et si l’on se racontait des histoires ? Telle est la méthode élue outre-Atlantique par la philosophie morale expérimentale. L’enjeu ? Mettre à l’épreuve nos croyances profondes, explique Ruwen Ogien.

Dans votre dernier livre, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine (Grasset), vous parcourez une série d’« expériences de pensée » issues de la philosophie morale expérimentale, qui doivent permettre de réfléchir à partir de situations fictives mais concrètes… Qu’est-ce qu’une « expérience de pensée » morale ?

Les expériences de pensée sont des petites fictions spécialement inventées pour susciter la perplexité morale. Comme il s’agit de récits schématiques sans valeur littéraire, toutes les manipulations des éléments narratifs utiles au progrès de la réflexion morale sont concevables. Certains philosophes les utilisent pour mettre au jour ce qu’ils appellent nos « intuitions morales ». D’autres, comme moi, s’en servent de façon critique pour éliminer nos croyances morales les plus absurdes ou les plus chargées de préjugés. Mais chacun peut en inventer pour son propre compte… ou faire varier celles qui existent déjà. Les fictions simplifiées ne peuvent évidemment pas jouer le même rôle « édifiant » que les grandes œuvres littéraires. Mais elles nous donnent les moyens d’identifier plus clairement les facteurs qui influencent nos jugements moraux et d’évaluer leur importance respective. Ainsi, la fameuse expérience de pensée du « Tramway qui tue », élaborée par la philosophe britannique Philippa Foot en 1967, permet de mettre en évidence le facteur « Est-ce qu’on peut se servir d’une personne comme d’un simple moyen ? » et d’évaluer son importance par rapport à d’autres facteurs.

 

Pouvez-vous exposer le scénario de cette histoire ?

Imaginez qu’un tramway, dont le conducteur a perdu le contrôle, fonce vers un groupe de cinq traminots qui travaillent sur la voie. Les traminots seront inévitablement tués si rien n’est fait pour arrêter la machine folle. Un témoin de la scène s’aperçoit qu’il pourrait détourner le tramway vers une voie secondaire en tirant le levier d’aiguillage qui se trouve tout près de lui. Les cinq traminots seraient alors sauvés. Malheureusement, un autre traminot est coincé sur cette voie secondaire. Il sera inévitablement tué si le tramway est détourné. Que doit faire le témoin ? Commettrait-il un acte immoral s’il détournait le tramway ? Imaginez à présent que le témoin se trouve sur une passerelle piétonne au-dessus du tramway qui fonce vers les cinq traminots. Il y a, tout près de lui, un gros homme penché sur la balustrade. Il suffirait de le pousser sur la voie pour qu’il tombe et bloque le tramway, ce qui permettrait de sauver la vie des cinq traminots. Que doit faire le témoin ? Commettrait-il un acte immoral s’il poussait le gros homme ? En fait, pour les philosophes qui ont inventé ces histoires, ces questions sont plutôt rhétoriques. Il leur paraît tellement évident qu’il serait immoral de pousser le gros homme, mais pas de détourner le tramway ! Ils ajoutent que c’est aussi l’intuition de la « plupart des gens », comme si c’était un argument en faveur de leur thèse. Cette intuition est-elle vraiment partagée par la « plupart des gens » ? Si c’est le cas, en quoi est-ce un bon argument ? La « plupart des gens » pourraient se tromper complètement sur ce sujet, comme ils se trompent complètement sur beaucoup d’autres ! C’est ce genre de questions que la philosophie morale expérimentale nous invite à poser.

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