La lettre du jeudi
20 ans et 200 numéros : vivre avec “Philosophie magazine”
Cédric Enjalbert. ©Manuel Braun pour Philosophie Magazine
« Et vous, qu’avez-vous fait pour vos 20 ans ? À Philosophie magazine, nous avons décidé de donner à notre numéro 200 un air de fête et de nous offrir davantage de liberté encore, en bousculant nos rubriques habituelles ! Mais laissez-moi peut-être commencer par un souvenir personnel.
À 20 ans, je me souviens avoir fait au printemps le tour des kiosques. Cette année-là, avec les camarades – huit heures sur Platon tous les mercredis, ça soude ! –, nous avions eu vent de la sortie d’un nouveau magazine, dédié à la philo. Rien n’existait sur le sujet en dehors des revues spécialisées. Or j’avais choisi la discipline parce qu’elle aide à penser la marche du monde ; ce magazine s’était précisément donné pour but d’éclairer philosophiquement l’actualité. Il m’a bien plu, je le lisais intégralement chaque mois, en commençant par la fin. Je me suis abonné, puis j’y suis entré, en stage d’abord – c’était le numéro 29. Nous fêtons le 200, et j’y suis encore, comme une bonne partie de la rédaction. Car l’équipe s’est étoffée mais les membres qui la composent se connaissent maintenant depuis longtemps – pour beaucoup, depuis la création. Travailler avec la confiance de ses collègues est confortable, d’autant plus que nous sommes restés indépendants depuis le début. Cette indépendance n’est pas qu’un mot : elle a des effets très concrets sur notre façon de travailler, avec une forme de familiarité.
Concrètement, la rédaction ressemble à un appartement en désordre. Nous avons des affiches aux murs, comme dans certaines chambres d’ado. Une machine à café et un ficus chétif (auquel nous avons donné un nom affectueux), comme dans beaucoup d’entreprises. Mais celle-ci a ses particularités. D’abord, ce que remarquent les visiteurs, ce sont les livres. Il y en a beaucoup, un peu partout, autour desquels nous nous frayons un chemin entre des piles chancelantes sur les bureaux. Nous nous réunissons là chaque semaine, dans cet espace encombré au fil des ans – “anthropisé”, dirait l’observateur –, pour débattre des sujets à traiter dans l’actualité. Un collègue me confiait hier que ce qui l’avait le plus marqué à son arrivée, c’étaient ces débats réguliers et nos désaccords parfois francs mais argumentés. À Philosophie magazine, nous ne faisons pas taire ces voix, au contraire. Nous leur avons même donné toute leur place pour le numéro 200 !
Penser dans la brèche
“Comment vis-tu ?” Le regretté Edgar Morin posait avec Jean Rouch cette question en 1961, dans un film documentaire qui m’a marqué, Chronique d’un été. Alors, comment vivons-nous en 2026 ? Nous avons posé la question considérant qu’en vingt ans nous avions manifestement changé d’ère. Comment ? Chacun des onze membres permanents de la rédaction se l’est demandé, en prenant à bras-le-corps une question qui lui tient à cœur, rendant compte de l’esprit du temps – ce que les philosophes appellent le Zeitgeist. Dans un essai intitulé L’Esprit du temps (1962), Edgar Morin se propose d’analyser ainsi “ce qui se passe actuellement”, soit, écrit-il, “la dislocation, l’atrophie, la fossilisation, voire la décomposition à la fois d’un monde qui n’arrive pas à mourir et d’un monde qui n’arrive pas à naître”.
Nous avons voulu à notre tour penser dans la brèche, en cherchant ce qui se trame de neuf dans ce moment de bascule : sommes-nous en avant-guerre ? Les machines font-elles l’histoire ? L’IA deviendra-t-elle notre animal de compagnie ? Où est passé le plaisir ? Voici un aperçu des nombreuses questions singulières posées dans ce numéro anniversaire. Nous y avons mis toute notre énergie – j’allais dire notre cœur ! Il nous a demandé des efforts mais nous avons pris plaisir à l’écrire et à le réaliser collectivement. J’espère sincèrement, au nom de toute l’équipe, qu’il vous plaira ! »
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