La lettre du jeudi

5 hypothèses sur la stratégie de Trump à Gaza

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5 hypothèses sur la stratégie de Trump à Gaza

John Martin (1789-1854), “Pandémonium”, 1841. Huile sur toile. Conservé au musée du Louvre, à Paris. © Domaine public

« On doit au poète John Milton d’avoir dans Paradis perdu baptisé Pandémonium la capitale de l’enfer. Le peintre John Martin en a fait, en 1841, une stupéfiante représentation (à voir au Louvre !) du palais de Westminster, siège des parlements britanniques, au bord d’une Tamise de lave. Le mot est devenu une métaphore du chaos, de la confusion et de la mauvaise foi. Et Pandémonium s’est installé au Capitole.

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Ah, Gaza 2050, ses prostitué(e)s, ses influenceurs, ses trafiquants en cavale, ses tours dressées vers le ciel comme des godemichés géants – verre et métal avec des murs végétalisés ! –, sans oublier des villas vraiment luxueuses, en forme de palme au bord d’une eau turquoise et aussi pure qu’une bouteille de Nestlé Waters. Mais je me trompe, ça c’est Dubaï. Gaza 2050 c’est… la Riviera, so chic, le pays dont Somerset Maugham écrivait (en 1925) qu’il était “a sunny place for shady people”, un coin ensoleillé pour gens de l’ombre. De toutes les stupéfiantes déclarations proférées par le président des États-Unis depuis sa nomination, celle concernant la transformation de la bande de Gaza en paradis pour promoteurs a atteint un sommet d’obscénité : “Nous avons l’occasion de faire un truc phénoménal, la Riviera du Moyen-Orient.” L’aspect outrageant et sidérant (merci Michel !) du propos est tel que vu son auteur, nul ne peut le balayer d’un revers de main – tiens, Caligula a nommé son cheval consul – ni faire l’économie de la question – en anglais dans le texte, what the fuck ? J’ai donc relevé cinq interprétations possibles de la stratégie de Trump à Gaza, mutuellement non exclusives et pas forcément exhaustives.

  • 1) La tactique Narcisse. Première conséquence de sa dernière foucade, les projecteurs du monde entier sont de nouveau braqués sur lui, et moins, par exemple, sur Elon Musk. Dans Les Narcisse (La Découverte, 2019), Marie-France Hirigoyen analyse la façon dont les narcissiques communiquent à la fois de façon ambiguë et assertive, pour laisser leurs interlocuteurs se demander ce qu’ils veulent dire et s’ils sont sérieux. Précisément.
  • 2) La manœuvre du promoteur. Selon la célèbre métaphore du psychologue Abraham Maslow, pour qui ne possède qu’un marteau, tous les objets sont des clous. Pour qui est promoteur, le monde entier est un Monopoly. En visite à Gaza l’an dernier, Jared Kushner, monsieur gendre, a suggéré que les propriétés en front de mer pouvaient rapporter gros. Le quotidien panarabe Asharq al-Awsat a noté sobrement que le monde selon Donald Trump “n’est rien d’autre qu’un bien immobilier”.
  • 3) La théorie du fou. Durant sa présidence, et à propos de la guerre du Vietnam, Richard Nixon expliquait à son conseiller : “J’appelle cela la théorie du fou, Bob”, à savoir, appliquer à la lettre le conseil de Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-Live (1531), “combien il y a de sagesse à feindre pour un temps la folie”. Trump a dit la même chose à propos de l’envoi potentiel de troupes pour protéger Taïwan d’une invasion chinoise : “Ce ne sera pas nécessaire ! Xi me respecte et sait que je suis complètement dingue.”
  • 4) La méthode du disrupteur. Spécial coup de chapeau à la Silicon Valley, le mot “disruption” a débordé en géopolitique. Il désigne, comme le notait Bernard Stiegler mais à propos du phénomène d’accélération de l’innovation, “une stratégie de tétanisation de l’adversaire”. Benyamin Netanyahou en a reconnu l’excellence quand au cours de sa visite à Washington il a remercié le président, des étoiles dans les yeux, de penser “out of the box”. Pour masquer l’intérieur de la boîte ?
  • 5) La stratégie du prophète. Comme l’ange de l’histoire, l’actuel président américain entre dans l’avenir à reculons, les yeux braqués sur un passé mythique : en promettant le “retour d’un nouvel âge d’or”, Trump fait une référence implicite à la période du Gilded Age aux États-Unis de la fin du XIXe siècle, quand l’économie dérégulée et protégée par des droits de douane exorbitants faisait la fortune des grands barons américains.

Et la philo en salon ovale ? Donald Trump se réfère volontiers à l’idole libertarienne Ayn Rand, qui célébrait l’égoïste rationnel et méprisait “ceux qui serinent que ‘l’égoïsme est le mal’. Pourquoi serait-il moral de servir le bonheur des autres et pas le sien ?”. On peut trouver Rand détestable, mais rien n’est simple, et elle aurait attribué à Donald Trump la mentalité anti-conceptuelle qui lui faisait dédaigner Ronald Reagan : “Pour [cette mentalité], les concepts ne sont que des sortes de signaux codés utilisés par d’autres personnes pour une raison inexplicable, des signaux qui n’ont aucun rapport avec la réalité ou avec lui-même. Ils traitent les concepts comme s’il s’agissait de percepts, et leur signification change en fonction des circonstances.”

Elle met toutefois dans la bouche de Howard Roark, le héros de La Source vive (1943), une phrase que Trump pourrait prononcer : “La question n’est pas qui va me laisser faire, mais qui va pouvoir m’arrêter ?” Une armée de Bartleby, peut-être ? »