La lettre du mardi
Affaire Pelicot : une banale histoire de famille ?
© Evelyn Verdin/Unsplash
« Que reste-t-il après que l’on s’est pris “un TGV en pleine face” ? C’est la formule qu’emploie à de multiples reprises Gisèle Pelicot dans son récit Et la joie de vivre (Flammarion) paru la semaine dernière, afin de décrire la déflagration ressentie après l’annonce des crimes de son ancien mari. À la lire, on serait tenté de répondre : une banale histoire de famille, métamorphosée par l’apprentissage du féminisme.
En miroir de la banalité des violeurs recrutés par Dominique Pelicot, tous d’âge et de professions variées – 50 ont été condamnés lors d’un procès hors norme entre septembre et décembre 2024, mais tous n’ont pas été identifiés –, la famille Pelicot respire la normalité. Un couple marié depuis cinquante ans, quelques infidélités de part et d’autre, trois enfants ayant chacun fondé leur propre famille avec petits-enfants, une maison avec piscine achetée dans le sud pour profiter des vieux jours, quelques dettes pas toujours épongées, un mari parfois un peu pressant sexuellement, et sa femme qui met cela sur le compte des “besoins naturels” des hommes, presque en souriant – Gisèle a toujours le sourire. L’envers du décor n’en est toutefois pas moins tristement banal.
Un décor si commun
À quoi ressemble-t-il ? À beaucoup de dénis et de silences qui finissent par faire exploser la photo de famille, une fois l’instruction du dossier judiciaire avancée. Cela n’exclut pas les signaux, les red flags, toutefois jamais perçus comme tels, en l’absence d’outils pour les analyser et surtout prendre la fuite. En plus des vidéos qui ont permis de le confondre, Dominique Pelicot a aussi pris des photos de sa fille et de ses belles-filles où elles apparaissent nues ou en lingerie. Il est également soupçonné d’agression sexuelle envers un de ses petits-enfants, à qui il aurait un jour proposé de “jouer au docteur”. On dira que j’exagère la banalité du monstrueux, mais les chiffres dressent un tableau qui raconte une histoire largement répandue : l’inceste concerne un enfant sur dix, selon un rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise) daté de 2023.
Le climat incestuel traverse toutes les familles, tous les milieux, toutes les catégories socio-professionnelles. Gisèle Pelicot se souvient bien du père de son ex-mari, Denis, qui finit par se marier avec la jeune fille placée chez lui par ce qu’on n’appelle pas encore l’Aide sociale à l’enfance (ASE), jeune fille qui souffre par ailleurs d’un retard mental. De ce père toxique, Gisèle croit avoir sauvé Dominique par leur rencontre. C’est ce que le début de leur histoire raconte – mais pas la fin. La reproduction des schémas de violence est elle aussi tristement répandue. Beaucoup des hommes condamnés lors du procès dit “de Mazan” ont d’ailleurs témoigné avoir subi des violences sexuelles au cours de leur enfance.
Un inceste structurant ?
Dorothy Dussy montre bien dans son Berceau des dominations (La Discussion, 2013) à quel point l’inceste est structurant, à la fois dans la famille et au sein de la société tout entière. Dès son introduction, l’anthropologue martèle : “À la faveur du réel et de la banalité des abus sexuels, on verra que l’inceste est structurant de l’ordre social. Il apparaît aussi comme l’outil primal de formation à l’exploitation et à la domination de genre et de classe. Nul besoin que chacun passe à la casserole pour que l’inceste éclabousse tout le monde.”
C’est un tel berceau qui permet de transformer la chambre que l’on croyait sûre et protectrice, ainsi que le lit conjugal en “lit du viol” où, sous l’effet de la soumission chimique, la femme se change “en poids mort, au point que ses joues, sa bouche s’effondrent sur l’oreiller, ne lui laissant même pas de visage”, comme le décrit Gisèle Pelicot. La famille comme lieu d’apprentissage de la domination n’est toutefois pas une fatalité. Dans sa version patriarcale, “banale”, elle est le lieu de tous les dangers. Mais ce dont témoigne Gisèle Pelicot, c’est de sa réussite à transformer les modalités de la famille sous la tempête.
La possibilité de la reconstruction
C’est d’abord l’amie avec qui elle renoue, celle qui la première l’avait alertée sur le comportement suspect de son mari, et avec qui elle avait préféré rompre vingt ans auparavant. Ce sont ensuite ses nouveaux voisins qui l’accueillent dans une communauté de bienveillance. Difficile de ne pas penser à l’enfinsolitude de Lauren Bastide lorsque Gisèle Pelicot écrit : “J’ai senti alors la force des nouveaux liens. Compris qu’on peut passer Noël loin des siens tout en les aimant. Qu’il y a du répit à grignoter seule, le soir, du fromage sur du pain grillé avec une tomate, sans se soucier de personne d’autre que soi.” Ailleurs, Gisèle confie qu’elle n’a quasiment jamais passé une soirée seule, en cinquante ans de mariage.
L’expérience du temps et de l’espace pour soi se combine avec la structuration de nouveaux liens, formés ensuite avec le duo d’avocats Stéphane Babonneau et Antoine Camus. Gisèle Pelicot en parle comme d’une “famille élargie”. Ce sont enfin les femmes si nombreuses venues la soutenir au cours du procès. De quoi rendre possible aussi la rencontre d’un nouveau compagnon. Si Gisèle Pelicot tient à sauver une partie de son histoire avec “Monsieur Pelicot”, elle montre bien à quel point les structures traditionnelles de la famille ont resserré leur étau sur elle, au point presque de la broyer. Elle a toutefois su trouver la force de reconstruire des liens, de montrer que l’attachement familial peut se passer des dynamiques de pouvoir lorsqu’on imagine d’autres façons de faire. Sûrement le fruit de sa désarmante joie de vivre. »
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