Tabou de l’inceste : de Claude Lévi-Strauss à l’affaire Duhamel

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Tabou de l’inceste : de Claude Lévi-Strauss à l’affaire Duhamel

© Aurelia Frey/Plainpicture

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Y a-t-il plus grand tabou que l’inceste ? La parution du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, est l’occasion de questionner la loi du silence qui rend les violences incestueuses à la fois possibles et aussi insupportables. Voici comment la parole des victimes, longtemps ignorée par les sciences sociales, a progressivement – et péniblement – émergé dans l’espace public. 

 

« Petit, mon frère m'avait prévenue : “Tu verras, ils me croiront, mais ils s'en foutront complètement.” Merde. Il avait raison. » Cet extrait du livre de Camille Kouchner, La Familia Grande, résume bien le poids du silence qui a longtemps accompagné les violences incestueuses. D’un côté, des victimes qui se sentent délaissées et n’osent pas parler ; de l’autre, un entourage qui intime l’ordre de rester silencieux ou fait la sourde oreille. Si la parole des victimes et son écoute se libèrent timidement depuis les années 1980, la souffrance des victimes a longtemps été sous-estimée, dénigrée, voire simplement oblitérée. Pourquoi un tel silence, y compris de la part de celles et ceux qui ont consacré des livres entiers à la question de l’inceste ?

 

« L’inceste est socialement absurde avant d’être moralement coupable »

Pendant des décennies, les sciences sociales en effet envisagé l’inceste essentiellement sous l’angle de sa « prohibition ». Faisant notamment suite aux travaux d’Émile Durkheim (La Prohibition de l’inceste et ses origines, 1897) et Sigmund Freud (Totem et tabou, 1913), Claude Lévi-Strauss publie en 1949 un livre devenu une référence en matière d’études sur l’inceste, Les Structures élémentaires de la parenté. Il y soutient que « la prohibition de l’inceste constitue une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède un caractère d'universalité ». Cet interdit est commun à toutes les cultures humaines, quoique dans des versions très différentes : ce qui choque un Occidental au XXe siècle peut paraître tout à fait normal aux yeux d’autres civilisations, et inversement. C’est d’ailleurs parce que cette règle varie dans son contenu, mais pas dans le fait même d’exister, qu’elle peut être dite universelle. Sa toute-puissance fait qu’elle n’a même pas besoin d’être inscrite dans la loi : aujourd’hui encore, l’inceste entre adultes consentants n’est pas inscrit dans le Code pénal et pourtant, il est toujours condamné socialement.

Selon Claude Lévi-Strauss, la prohibition de l’inceste répond à un impératif social, celui de l’exogamie. Cette institution permet ainsi « au groupe de subsister comme groupe » en favorisant des alliances avec des membres extérieurs au premier cercle biologique, ce qui évite que les familles ne s’effondrent sur elle-mêmes à force de reproductions endogames. « L’inceste est socialement absurde avant d’être moralement coupable », peut-on résumer. Lévi-Strauss réfute donc l’idée (défendue notamment par des anthropologues américains) selon laquelle la prohibition de l’inceste serait le prolongement normatif d’un dégoût inné, physiologique ou psychologique, pour les relations sexuelles intrafamiliale. Si Lévi-Strauss reconnaît que l’interdit est régulièrement transgressé, il ne s’intéresse pas vraiment aux conséquences sociales et psychologiques de cette transgression. L’important selon lui est que la règle – soit l’interdiction –tienne. Et elle tient, dans son principe du moins, au sein de toutes les sociétés humaines depuis des millénaires. 

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