Aux origines de la domination masculine
© Matthieu Deluc pour PM
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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour l’anthropologue Françoise Héritier, peu de données ont changé depuis trois millions d’années : les femmes donnent la vie et mettent au monde des enfants des deux sexes… Inscrite dans la nature, la différence des sexes ne justifie en rien leur hiérarchie.
Philosophie magazine : Quelle différence y a-t-il entre homme et femme ?
Françoise Héritier : Il existe une différence anatomique et physiologique qui est une différence sexuée. Le vivant est pour l’essentiel sexué, c’est un fait. Et cette différence comporte de nombreuses contraintes et impossibilités : les hommes ne peuvent pas, sauf accident, produire du lait ; les femmes ne peuvent pas, sauf accident, produire du sperme ; seules les femmes ont un utérus, peuvent porter des enfants et en accoucher ; il y a des hormones qui correspondent à l’un et à l’autre sexe, etc. Ce sont là des données objectives, qui, toutefois, ne sont pas dotées de valeur. La valeur et ce que nous appelons le « masculin » et le « féminin » relèvent du regard que porte l’humanité sur le rapport des sexes et des explications qu’elle donne de cette dualité. En découlent des jugements de valeur, des règles de comportement comme le partage des tâches, bref tout ce qui fait les oppositions que l’on considère comme naturelles mais qui ne le sont pas. L’homme et la femme sont les deux faces sous lesquelles se présente le vivant. Cela n’implique pas que l’une soit supérieure à l’autre.
Pourquoi le système « homme-femme » est-il si important dans les sociétés humaines ?
La toute première question, au sens logique du terme, est celle de savoir pourquoi il y a deux sexes. C’était la donnée la plus incontournable. Il n’y a dans notre monde que très peu de données qui étaient vraies il y a trois millions d’années et qui le sont toujours aujourd’hui. Je les appelle des « butoirs de la pensée », des choses contre lesquelles on ne peut rien : le vivant est coupé en deux groupes ; chez les mammifères, ce sont les femelles qui donnent naissance au produit des deux sexes ; les parents naissent nécessairement avant les enfants ; la vie s’accompagne de la chaleur et de la mobilité, dont l’un des témoins est le sang, etc. Ce sont des évidences extrêmement simples, à partir de l’observation desquelles les hommes vont construire des systèmes symboliques. L’observation de ce fait – le sexe masculin et le sexe féminin – a servi de base pour ordonnancer nos systèmes de pensée, opposer les choses identiques aux choses différentes. Les catégories binaires de la pensée (cru/cuit, extérieur/intérieur, vrai/faux, etc.) découlent de cette expérience fondamentale.