Un classique éclaire les écrans

Ainsi parlait “Top Chef”

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Ainsi parlait “Top Chef”

© Kyle Head/Unsplash

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Avec Top Chef, le célèbre concours de cuisine télévisuel, notre amour de la bonne chère n’est plus honteux… Et si les philosophes se sont toujours méfiés d’un enthousiasme un peu trop prononcé pour la chose gastronomique, il en est un qui a vu dans la cuisine une activité pleine de sens. Selon Nietzsche, dans un monde où « Dieu est mort », elle exalte les valeurs de la bonne nutrition, de l’identité personnelle et de l’excellence. Décryptage. ​​​​​​

 

  • « Il est une question dont le “salut de l’humanité” dépend beaucoup plus que de n’importe quelle subtilité de théologien : c’est la question de la nutrition », affirme Nietzsche dans Ecce Homo (1888). Lui-même d’une santé fragile, le philosophe allemand est conscient que la nourriture ingérée transforme le corps autant que l’esprit. Il se reproche ainsi d’avoir « toujours mal mangé jusqu’à l’âge de la maturité », et d’avoir ainsi « nié sincèrement [sa] volonté de vivre ». Mais pourquoi relier la nourriture au « salut de l’humanité » ? C’est que, Dieu étant mort à ses yeux et l’âme n’étant plus une substance immortelle rattachée au divin, il ne reste à l’humain que son corps. La pensée ne vient plus d’en haut, elle est le produit d’un organe – le cerveau. Bien penser, cela passe donc aussi par le fait de bien manger (et à ce sujet, nous ne pouvons d’ailleurs que vous conseiller la lecture du livre d’Arnaud Sorosina, Du régime philosophique. Nietzsche diététicien, Éditions Manucius, 2019) .
  • Désormais, c’est donc le métabolisme qui donne la clé de notre identité. « Deviens ce que tu es », proclame la célèbre formule de Friedrich. On pourrait aussi dire « Deviens ce que tu manges » : à table, on assimile notre plat (physiquement), et on l’assimile à notre personnalité (symboliquement). L’émission Top Chef insiste d’ailleurs beaucoup sur la relation entre la nourriture et l’identité personnelle (lire notre dossier). Chaque cuisiner doit raconter son parcours et dire pourquoi la gastronomie a changé sa vie. Raison pour laquelle les coachs passent également leur temps à inciter les concurrents à être « plus créatifs » : il s’agit de se raconter mais aussi de se surpasser, de devenir qui l’on est vraiment en osant prendre des risques. L’an passé, ce rôle a été pleinement rempli par le candidat Adrien, qui a épaté les jurés avec un flambadou, objet médiéval qui fait fondre de la graisse animale comme un ferronnier, du métal. Il est alors apparu comme un cuisinier d’une exceptionnelle singularité, un « surcuisinier » nietzschéen tout de suite adopté par le public.
  • Le nom même de Top Chef est sans ambiguïté : le double emploi de « top » et « chef » insiste sur l’idée de supériorité et d’excellence. Derrière les sourires et les tapes dans le dos, il est d’abord question de compétition et de gagne. Qui dit compétition dit « volonté de puissance », cette force vitale qui, chez Nietzsche, représente « l’essence la plus intime de l’être ». « La vie [...] tend à la sensation d’un maximum de puissance, écrit-il dans ses Fragments posthumes. Elle est essentiellement l’effort vers plus de puissance ; sa réalité la plus profonde, la plus intime, c’est le vouloir. » La volonté de puissance cherche constamment à dominer et à étendre son domaine de puissance. Et les blagues de Philippe Etchebest peinent à cacher une dure réalité : sur M6, les « médiocres » dont parle Nietzsche « quittent l’aventure » en fin d’émission tandis que les « aristocrates » sont promis à un avenir appétissant.
  • Sachant cela, faut-il culpabiliser de regarder Top Chef ? Les mouvements de caméra à la Jason Bourne et les fausses querelles entre coachs ont de quoi agacer, certes. Mais il y a peut-être un dernier arrière-goût de Nietzsche dans cette émission, qui lui confère un certain charme. C’est la relation dialectique entre une activité apparemment superflue et les trésors de technicité qui sont déployés pour arriver à sa réalisation la plus parfaite. Dans l’avant-propos du Gai Savoir (1882), Nietzsche défend justement l’amour des apparences : « Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela, il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels – par profondeur ! » Le dressage d’une assiette, n’est-ce pas une image possible de cette profonde superficialité ? Un dehors « joli » dont les composantes alimenteront le plus profond de notre être.
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