André Gorz ou l’amour jusqu’à la fin
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Cet article est issu du numéro 29 de Philosophie magazine « 29 - mai 2009 », en kiosque le 30 avril 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Proche de Sartre, journaliste à L’Express, cofondateur du Nouvel Observateur, il a su rompre avec les idéologies qu’il jugeait dépassées. Mais il est resté fidèle jusque dans la mort à son épouse, Dorine, sans qui il n’aurait, de son propre aveu, jamais écrit.
« L’expérience de l’insécurité » : tel est le fil conducteur de la vie d’André Gorz. Éprouvant l’absence d’une « place assurée » dans le monde, ce philosophe aura cherché à conquérir son autonomie d’homme et de penseur dans une veine existentialiste, avant de réaliser que la construction de soi passe par le rapport à l’autre – et plus précisément par le lien à l’être aimé. Né à Vienne en 1923, Gerard Horst de son vrai nom rencontre Jean-Paul Sartre à Lausanne en 1946. Marqué par la pensée de ce dernier et cherchant à la concilier avec le marxisme, il publie en 1958 un ouvrage inclassable, Le Traître, récit mi-autobiographique mi-philosophique où il poursuit le projet de « se faire homme et libre » et s’interroge sur les aliénations sociales et économiques qui pèsent sur l’individu. Un ouvrage préfacé par… Jean-Paul Sartre, dont il rejoint en outre la revue Les Temps modernes en 1961. Parallèlement, en effet, André Gorz mène une carrière de journaliste sous le nom de Michel Bosquet, d’abord à L’Express puis au Nouvel Observateur, qu’il fonde avec Jean Daniel en 1964. Gorz est un critique impitoyable du capitalisme et de la raison économique, auxquels il oppose l’humanisme comme facteur de libération (individuelle et collective) et de transformation de la société. Cette perspective – soumettre l’économie à l’homme, et non l’inverse – lui inspire des textes pionniers sur l’écologie politique, érigée contre la logique destructrice de l’accumulation et du profit. Mais le courage de Gorz tient essentiellement à la posture de rupture qu’il adopte à partir du début des années quatre-vingt. Avec son livre Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme, il rompt avec le marxisme en dénonçant le culte du prolétariat, idéologie aliénante selon lui. Il se coupe également des cercles sartriens, quittant Les Temps modernes après la mort du père fondateur en 1980. Rupture, enfin, avec Le Nouvel Observateur en 1983. Néanmoins, ces prises de distance ne sont pas le fait d’un penseur reclus en soi. Gorz, tout en continuant son œuvre, souhaite se rapprocher de sa femme Dorine, alors atteinte d’une maladie évolutive extrêmement douloureuse. En 2006, il s’adresse à elle dans Lettre à D., où il avoue que sans son soutien indéfectible et leur pacte d’amour, il n’aurait jamais écrit. Loin d’un regard qui réifie l’autre – comme c’est le cas dans la phénoménologie sartrienne –, Gorz perçoit l’aimée comme ce qui arrache l’existence au néant et rend possible le « je ». D’où la reconnaissance et le dévouement jusqu’à la mort : le 22 septembre 2007, Gorz met fin à ses jours et à ceux de sa femme malade. Cet acte de dignité fait écho aux toutes dernières phrases de la Lettre à D. : « Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »