Apprendre à l’ère d’Internet

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Apprendre à l’ère d’Internet

(cc) Rémi Mathis / Flickr

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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Mésopotamie, 3 400 avant notre ère, invention de l’écriture : l’humanité bascule de la civilisation orale à la civilisation écrite. Mayence, 1454, invention de l’imprimerie : l’écrit, code ou Bible, devient un bien public accessible en droit à tous. Genève, 1989, création du World Wide Web : l’information et le savoir vont basculer, en totalité, sur les écrans. Le numérique est la troisième révolution du signe. On ne compte plus ses implications : nouvelles communications, nouvelle économie, nouvelle politique. Mais en deçà de ses implications matérielles, il s’agit avant tout d’une révolution intellectuelle. À l’instar de la tablette d’argile des Sumériens, de la presse de Gutenberg et de ses caractères d’imprimerie, l’écran d’ordinateur relié au réseau n’est pas seulement un nouveau média qui laisserait intact le savoir auquel il donne un accès renouvelé. Non, c’est le rapport à ce savoir, sa nature et sa fonction aussi bien que son mode de transmission, qui se trouvent métamorphosés. Comment cerner ce changement ? Pour l’écriture et l’imprimerie, c’était évident : le savoir n’était plus ce secret transmis de bouche à oreille par une élite, il devenait public et appropriable par tous. Mais avec Internet, qu’est-ce qui change au fond ? L’accès élargi ? La vitesse et l’immédiateté de la transmission ? Bien plus, en réalité.

Si l’on consulte les philosophes qui se sont penchés sur la question, c’est à un niveau bien plus profond que le changement opère. Tout se passe, disent-ils, comme si le savoir était en train de sortir de nos esprits, de s’extérioriser, de s’objectiver, de se transformer en un stock d’informations et d’opérations manipulables. De sorte qu’apprendre ne consisterait plus à intégrer des connaissances, à se former soi-même en s’appropriant la culture, mais à se ménager un accès, essentiellement technique, à un stock de connaissances et de compétences qui ont basculé en dehors de nos têtes. Écoutons les penseurs de l’éducation. « De notre tête osseuse et neuronale, notre tête intelligente sortit. Entre nos mains, la boîte ordinateur contient et fait fonctionner ce que nous appelions jadis nos facultés : une mémoire plus puissance mille fois que la nôtre ; une imagination garnie d’icônes par millions ; une raison aussi, puisque autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’eussions pas résolus seuls. Notre tête est jetée devant nous, en cette boîte cognitive objectivée… Voici le savoir jeté là, objectif, collecté, collectif, connecté », écrit Michel Serres dans son dernier essai Petite Poucette. Tout savoir est extérieur à celui qui l’apprend, du moins avant qu’il ne l’intègre. Le savoir numérique, lui, serait voué à demeurer hors de nous. Dans Conditions de l’éducation (Stock, 2008), Marcel Gauchet insiste : « Le savoir cesse d’être ce qui est constitutivement à soi. Il devient ce qui est fondamentalement hors de soi, le problème, à partir de là, étant d’apprendre à le mobiliser et à le manier. L’idéal était de disposer du savoir par le dedans, la “tête bien faite” étant précisément celle qui avait les moyens de l’intérioriser, et, partant, de l’organiser. L’idéal est devenu de le laisser à l’extérieur de l’individu en se contentant de lui fournir les clés d’accès. Rien de plus frappant à cet égard que l’effacement de la figure du savant au profit de la figure du chercheur : l’opérateur du savoir a remplacé son détenteur. »

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