Livres

Encombrante mémoire

Temps de lecture : 9 min

Encombrante mémoire

Paul Ricœur, le 11 novembre 1998. © Stéphane Ouzounoff/Saif images

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 67 de Philosophie magazine « 67 - mars 2013 », en kiosque le 21 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, l’ouvrage de Paul Ricœur, passionne autant le grand public que les spécialistes : un événement en librairie. Écrire sur l’histoire, pour le philosophe, c’est aborder les thèmes du deuil, de la mémoire et du pardon... Un article de Catherine Portevin originellement paru dans Télérama du 23 décembre 2000, n°2658, publié à nouveau avec l’accord du magazine et nos remerciements.

 

La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Ce pourraient être les trois mots à retenir pour clore ce XXe siècle. Le titre a fait mouche, propulsant le gros ouvrage de Paul Ricœur – pourtant ardu à gravir, comme une montagne de philosophie – parmi les succès de librairie de l'année 2000 (15 000 exemplaires vendus en quelques mois, un record pour les sciences humaines !). Mémoire, histoire, oubli, comme un viatique pour aborder le nouveau millénaire ? Ressentirait-on l'urgence d'éclaircir notre relation avec le passé pour envisager l'avenir ? Car l'avenir, depuis quelque temps, n'est plus sûr ! Et nul n'est besoin d'être philosophe pour attribuer à la chute du mur de Berlin – et avec lui, celle des dernières idéologies messianiques – la frénésie commémorative qui nous a saisis depuis la fin des années 80. Notre époque sans avenir dessiné est devenue muséographe, archiviste et patrimoniale, telle que l'ont saisie – et amplifiée – Les Lieux de mémoire, de Pierre Nora, publié entre 1984 et 1992. La mémoire, elle, a donc de l'avenir ! Pour le meilleur et peut-être pour le pire. « Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, confie Paul Ricœur en ouverture de son livre [...]. L'idée d'une politique de la juste mémoire est [...] un de mes thèmes civiques avoués. »

« Ricœur est l’un des rares philosophes qui réfléchit non pas sur ce que l’histoire devrait être, mais, très concrètement, sur ce que font les historiens »

Jacques Revel

La démarche du philosophe, pourtant, dépasse largement l'analyse purement réactive à l'air du temps. L’histoire tourmente Ricœur depuis toujours. Sa première contribution (Histoire et Vérité), en 1955, fut superbement ignorée des historiens qui construisaient leur discipline en science positive, avec la sociologie et contre la philosophie. Il leur fallut attendre sa grande oeuvre, Temps et Récit (1983-1985), pour reconnaître que le philosophe parvenait à relier ensemble les thèmes avec lesquels ils se débattaient depuis vingt ans : en particulier, la question de l'interprétation et du récit, ou, comme dirait Paul Veyne, « comment on écrit l’histoire ». La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli complète cette réflexion ininterrompue en venant à point nommé éclairer une des préoccupations majeures des historiens : non seulement comment représenter le passé, donc rendre présent un objet par définition absent, mais, plus précisément, quels sont les liens entre histoire et mémoire. « La mémoire suffit-elle à l'historien ? », c'est sur ce sujet décidément moderne qu'ont planché en juin 2000 des milliers de candidats au bac philo. Ricœur donne là le plus éblouissant corrigé de dissertation dont on puisse rêver !

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

DuréeÉtudes postcolonialesFaitIdentité Temps