Nouvelles vagues
Restaurer les palais de la mémoire ? La chronique d’Anne-Sophie Moreau
© Girl-with-red-hat/Unsplash
La mémoire et les techniques des mentalistes et autres champions de quiz télévisés nous subjuguent. Mais pourquoi nous encombrons-nous encore d’autant de connaissances, souvent inutiles, à l’ère des IA ?
Il est le phénomène des Douze Coups de midi : Émilien, 21 ans, sort gagnant depuis un an et demi du célèbre jeu télévisé de TF1. À l’heure où j’écris, il a participé à 555 émissions et accumulé 2 millions d’euros. Un succès dû à une mémoire hors norme, qui subjugue les téléspectateurs. Émilien n’est pas le seul à susciter la curiosité par sa capacité à retenir dates historiques et capitales de pays : sur TikTok, des as du brain hack proposent leurs astuces pour mémoriser un texte ou les paroles d’une chanson. Sur scène, des « mentalistes » – version dépoussiérée des magiciens d’antan – impressionnent leur public en prétendant manipuler leur cerveau grâce à des méthodes inspirées des sciences cognitives.
Pourquoi cette fascination ? L’irruption de l’intelligence artificielle (IA) a certainement ravivé notre crainte de perdre nos facultés de mémorisation. Dans son Phèdre, Platon déjà s’inquiétait à l’idée que l’écriture, en suppléant notre mémoire, nous rende paresseux et incapables d’assimiler des connaissances. Certes, c’est peine perdue que de vouloir égaler l’IA. Mais il nous semble vital d’exercer ce muscle à l’heure où il risque de s’atrophier – comme un travailleur du tertiaire qui court le week-end pour entretenir son endurance, quand bien même il n’a plus besoin de chasser.
Palliant ce déclin, les mentalistes rivalisent de techniques imparables pour mémoriser les informations les plus absurdes. Parmi les plus connues, celle de la « table de rappel » : en associant une image à chaque chiffre, on parvient à reconstituer des nombres qui nous sembleraient sinon interminables. De nombreux moyens mnémotechniques reposent sur la visualisation, comme cette astuce d’Émilien qui pense à la phrase « beau garçon habitant Salvador nettoie et cire les planchers » pour retenir l’ordre des pays d’Amérique centrale du nord au sud – Belize, Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua, Costa Rica et Panama.
Autre procédé qui fait appel à l’imagination : le « palais mental » ou « méthode des loci » – les « lieux » en latin. Dans son traité De l’orateur, Cicéron explique qu’afin de se souvenir des choses, il faut les mettre en images, puis associer celles-ci à des lieux. « Pour mémoriser les dates d’anniversaire des 1 000 stars internationales les plus connues, j’avais placé ces personnalités dans un palais mental de douze pièces différentes (une pour chaque mois de l’année) », confie le mentaliste Fabien Olicard dans un entretien. On voit là pointer le fantasme de pouvoir accéder à ses connaissances comme on fouillerait dans les rayons de sa bibliothèque. Ce qui passe par notre capacité à les visualiser : saint Augustin évoquait les « vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d’objets ».
Ces techniques reposent sur l’idée selon laquelle les images seraient plus faciles à mémoriser car elles convoquent nos émotions. Mais est-il bien raisonnable de vouloir retenir des informations qui, sans manipulation de notre cerveau, n’attireraient jamais notre attention ? Dans Matière et Mémoire, Henri Bergson distingue la mémoire-habitude – le contenu d’une leçon que l’on apprend par la répétition – et la mémoire-souvenir – celle d’un moment précis de notre vie. Nous avons tendance à réduire la mémoire au premier phénomène, or ce sont nos souvenirs vécus qui font notre humanité. « Pour évoquer le passé […], écrit le philosophe, il faut savoir attacher du prix à l’inutile, il faut vouloir rêver. L’homme seul est peut-être capable d’un effort de ce genre. » Rien de tel qu’un souvenir d’enfance pour se distinguer de ChatGPT !