Entretien
Barbara Cassin : “Il ne faudrait pas que parler français devienne l’apanage du Rassemblement national”
Barbara Cassin pose dans la bibliothèque de l’Institut de France, à Paris, après sa nomination à l’Académie française le 17 octobre 2019. © François Guillot/AFP
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Les mots du débat public et du nouveau militantisme sont des termes anglais… et omniprésents. Woke, empowerment, cancel culture – pourquoi ne les traduit-on pas ? Ne devrions-nous pas au moins essayer d’en trouver des équivalents en français ? La philosophe et académicienne Barbara Cassin, qui se penche depuis longtemps sur le concept d’intraduisible et vient de publier Les Maisons de la sagesse-traduire (Éditions Bayard, 2021), explique pourquoi la langue et la traduction constituent un enjeu politique et philosophique contemporain essentiel.
Les mots du débat public sont désormais anglais : « Cancel culture » (« culture de l’effacement »), « woke », (« éveil, prise de conscience ») « empowerment » (« empouvoirement », « empuissancement », « autonomisation »)… Ces termes sont-ils, pour vous, des intraduisibles ?
Barbara Cassin : Avant tout, il importe de comprendre que ces mots sont associés à tout un contexte social et politique. Lorsqu’on les transpose dans une autre langue, en l’occurrence au français, on perd ce contexte, on oublie d’où ils tirent leur nécessité, quel est leur impact, leur aura d’invention et d’action. Ou plutôt, cette aura, transposée dans un contexte où les problèmes et les revendications ne sont historiquement pas les mêmes, se trouve grandement modifiée, comme hors-sol. Ainsi pour « empowerment », par exemple. Je l’ai entendu comme un mot de passe quand j’étais en Afrique du Sud, après l’élection de Nelson Mandela. C’était un mot nécessaire pour désigner la transformation espérée, tout à la fois progressive et radicale. Mais bien sûr, cela ne signifie pas qu’on ne puisse pas, ou qu’on ne doive pas le traduire. Le terme est souvent traduit par « autonomisation ». Pourquoi pas ? Mais j’entends alors la morale et l’éducation plus que la politique, et il vaut pour toutes les sortes de minorités et de tutelles, à commencer par celles des enfants. On se prive en quelque sorte de ce qui fait la performance du mot. En revanche, si l’on garde le mot « empowerment » tel quel, en anglais, les choses deviennent plus intéressantes : on montre par là que ce n’est pas, pas d’abord, pas encore, pas vraiment, une notion française, et qu’on ne dispose pas d’un mot français pour rendre compte de cette réalité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle à la place, hélas, on fait des « cordées de la réussite »…