Entretien
Barbara Cassin : savoir (se) parler
Barbara Cassin en 2020. ©Léa Crespi / Pasco
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 51 de Philosophie magazine « L’art de bien parler », en kiosque le 18 novembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La philosophe Barbara Cassin invite à restituer pleinement à la parole son rôle primordial d’un instrument de partage. C’est en ce sens qu’elle défend la rhétorique, comme autant d’exercices pour convaincre et échanger.
« Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel de savoir parler et de savoir se parler », avez-vous dit un jour. Pourquoi plus que jamais ? D’où vient cette urgence ?
Barbara Cassin : La parole est essentielle à la vie commune. Tout le monde devrait être en mesure de parler sans pour autant qu’il faille appeler cela « éloquence ». Dans un monde idéal, chacun devrait être logé à la même enseigne en matière de savoir-parler, de savoir-dire – afin de n’être plus impressionné par ceux qui ont l’air de savoir. Nous sommes, face à la parole, dans une situation d’égalité inégale. Il n’y a pas d’égalité totale dans la langue. Il est fondamental d’en avoir conscience. Je travaille souvent avec des nouveaux arrivants, qui doivent remplir des questionnaires. L’égalité inégale est particulièrement frappante dans ces cas. On demande aux migrants leur nom, leur prénom… il n’y a rien de plus compliqué que de dire son nom ! Quand on est une femme malienne, par exemple, qui ne peut pas porter le nom de guerrier ou de chasseur de son mari. Beaucoup de gens ont du mal à comprendre qu’il soit si difficile de simplement dire son nom. Nous n’avons pas conscience de tout ce dont nous héritons et qui entretient cette égalité inégale.
“Il faut remettre la parole au centre, face à l’écrit déglingué sur les réseaux sociaux ou par SMS”
La disparition de la rhétorique dans l’enseignement n’a-t-elle pas accentué cette inégalité ?
La classe de rhétorique était dans une certaine mesure une classe qui favorisait ceux qui savaient déjà parler. C’est pourquoi elle a été remplacée par la philosophie. À partir de la philosophie, au contraire, il devenait possible de se poser des questions essentielles, universelles, que tout le monde pouvait se poser. À force d’avoir voulu l’éliminer, peut-être la rhétorique en vient-elle à manquer aujourd’hui – la rhétorique, ou du moins, simplement, la parole partageable. Il me semble crucial de remettre la parole au centre, en particulier face aux multiplications de l’écrit déglingué, sur les réseaux sociaux ou par SMS, et au détournement de la parole dans la communication, la publicité, voire les discours politiques.
Jugez-vous que l’enseignement donne trop de place à l’écrit ?
Aujourd’hui, l’école privilégie certainement l’écrit. C’est une capacité indispensable, cela va de soi. Une langue, ce sont des auteurs et des œuvres. Je ne crois pas, de ce point de vue, que nous donnions trop de place à l’écrit. En revanche, nous ne donnons sans doute pas assez de place à l’oral ! Il n’y a pas d’opposition entre ces deux exigences qui se complètent et se nourrissent. Pensez que la lecture se faisait à l’origine à haute voix ! Nous avons mis beaucoup de temps avant de commencer à lire en silence.