L'inconnu célèbre
Gorgias, l’ivresse des mots
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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De ce sophiste (vers 480 av. J.-C./vers 375 av. J.-C.), on ne se souvient guère, sinon qu’il a donné son nom à un dialogue de Platon. Pourtant, les discours de ce pionnier du conseil en communication lui ont assuré fortune, influence et renommée dans le monde grec antique.
L’envol. L’irrésistible ascension de Gorgias commence en Sicile, en plein siècle de Périclès. Natif de Leontinoï (l’actuelle Lentini), l’ambitieux jeune homme enseigne l’art de persuader. Rapidement il devient, avec Protagoras, le chef incontesté de la « sophistique » – une discipline nouvelle, et qui rapporte, puisque Gorgias demande 10 000 drachmes (soit à peu près 40 000 euros) à chacun de ses élèves. Il exerce ses talents lors d’une mission diplomatique en Grèce – où il convainc les Athéniens de protéger Leontinoï contre sa rivale, Syracuse.
La gloire. Il connaît la célébrité dans les assemblées panhelléniques de Delphes ou d’Olympie, lors de mémorables discours. Ceux-ci connaissent un succès tel qu’en Thessalie, parler en public se dit « gorgianiser ». Il a infiltré tous les milieux qui comptent. Le premier conseiller en communication de l’histoire occidentale a l’oreille des puissants. Ses élèves se nomment Périclès, Alcibiade, Thucydide ou Isocrate. Des statues en or massif à son effigie sont érigées dans les grands sanctuaires – c’est d’ailleurs lui qui en finance la construction. Il s’offre toutes les folies, comme celle de rédiger un traité sur la nature, Du non-étant, où il mime le style des philosophes éléates pour mieux réfuter leurs thèses. Il ose affirmer que : 1/rien n’existe ; 2/même s’il y avait de l’être, il serait inconnaissable ; 3/même s’il y avait de l’être et qu’il était connaissable, il serait incommunicable à autrui. Il ne faut pas voir dans ces trois aphorismes une simple boutade, mais l’affirmation d’une vision du monde où, la réalité ne pouvant être démontrée, tout n’est que représentations, images et interprétations – ce qui fait de la rhétorique la science reine. Amoureux de la beauté féminine, Gorgias compose encore un Éloge d’Hélène. De cette femme détestée par les Grecs, qui a provoqué la sanglante guerre de Troie, il fait une victime – des dieux, de la violence masculine ou… de ses propres désirs. Celui qui se laisse séduire n’est, pour Gorgias, jamais vraiment coupable.