La lettre du mercredi

L’ivresse des nuages

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L’ivresse des nuages

© Unsplash

« J’apprenais récemment, d’un article paru dans The New York Times, que dans le cortège des bouleversements, petits et grands, entraînés par le changement climatique, les nuages aussi se transforment. Et pas pour le meilleur…

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Pour résumer ce bel article : les nuages bas – qui réfléchissent la lumière du soleil et refroidissent, parasol moutonneux, la surface de la planète – tendent à disparaître, au contraire de ceux de haute altitude, qui laissent passer le rayonnement solaire mais encapsulent la chaleur terrestre. Vous comprenez aisément le problème, à l’heure du réchauffement climatique. Certains géoingénieurs invitent, pour y remédier, à blanchir le dôme décati des nuages bas en y injectant de particules réfléchissantes… quand d’autres alertent sur les effets hasardeux de ces projets. 

Je comprends ces inquiétudes ; mais une part de moi s’attriste en même temps de ce que les nuées, soudain, deviennent un problème technoscientifique. Que les nuages, par-devers l’innocence de leur enveloppe laiteuse, aient toujours porté quelques menaces en leurs entrailles vaporeuses : assurément. “C’est dans l’ombre où s’amasse une mêlée obscure que l’orageux tumulte enfle sa grande voix”, écrit Lucrèce dans De la nature des choses. Difficile de dire quels dangers se préparent là-haut : fulguration de la foudre, déluge torrentiel. Nous vivons sous le joug des nuages : ce sont eux qui, littéralement, font la pluie et, quand ils s’écartent pour laisser passer le soleil, le beau temps. Les “convulsions soudaines” de ces êtres “errants”, selon le mot de Lucrèce, sont imprévisibles – il faut apprendre à en lire les signes. Nos modestes quotidiens composent, concrètement, avec ces “géants formidables qui passent, jetant leur ombre au loin” ; nous entretenons, avec eux, un lien vivant, incarné. 

Ils constituent, ajoute Gaston Bachelard dans L’Air et les Songes (1943), le matériau privilégié de la rêverie, d’une “rêverie sans responsabilité”, aussi légère que les nuages eux-mêmes : “Les nuages comptent parmi les ‘objets poétiques’ les plus oniriques” : une “ouate légère qui se travaillerait elle-même”, qui suggère à l’imagination des formes éphémères autant qu’elle se plie de bon gré – par le caractère vague de la figure esquissée qu’il dessine et défait dans le ciel – à toutes nos projections. “La contemplation des nuages nous met devant un monde où il y a autant de formes que de mouvements […]. C’est un univers de formes en continuelle transformation” qui délasse les crispations de l’âme cramponnée d’ordinaire à des repères stables. “Jeu aisé”, sans heurts, l’ondulation du nuage réverbère la fluidité distraite de la vie intérieure mieux que la rigidité des solides telluriques aux contours bien définis. Les choses, “lorsqu’elles commencent à se mouvoir, […] émeuvent en nous des désirs et des besoins endormis.” Or, plus peut-être que tout autre phénomène, “le nuage tient en sa substance même le principe de la mobilité” – parcourant le ciel cependant qu’il se métamorphose. Il donne un corps au vent qui agite, invisible, l’étendue atmosphérique.

Drôle de corps que celui du nuage : corps à la limite extrême de l’inconsistance qui, quoique à sa manière opaque, n’oppose aucune résistance et se laisserait traverser par la main tentant – si elle pouvait l’atteindre – de le caresser. Le nuage semble relever d’un autre ordre de substance : c’est la terre d’autres êtres, éthérés, divins qui, comme la nue s’alimente des vapeurs s’élevant vers le ciel, se nourrissent des fumées du bûcher des oblations. Le nuage, ici, emporte l’homme vers le haut, et “l’être rêveur participe de tout son être à une sublimation totale”. Mais les cieux sont capricieux, et soudain, c’est le nuage noir qui tombe sur les têtes, rabat l’homme vers la pesanteur de la Terre. “Un nuage ténébreux suffit pour faire peser le malheur sur tout un univers.” Au cœur de l’hiver, le ciel se fait bas – tout entier obstrué d’un voile blanc uniforme, qui ferait presque oublier notre étoile.

L’hiver, heureusement, est encore loin. Pour ma part, je préfère le ciel variable et la clarté tamisée de l’automne qui s’annonce au bleu absolu, implacable, de l’été. J’aime le retour des nuages qui raniment, par leur variété et leur agitation, le paysage. “Tantôt je vois le clocher immobile dans le ciel et les nuages qui volent au-dessus de lui – tantôt au contraire les nuages semblent immobiles et le clocher tombe à travers l’espace”, écrit Merleau-Ponty. Une mer de stratus tempère la tyrannie estivale de la lumière, colore de nuances infinies et douces son rayonnement blafard. Un cumulus abrite l’homme de la toute-puissance de l’Un solaire qui, à son zénith, met à nu les choses et abolit leur équivoque. Il faut un peu d’ombre pour rêver sans attendre la nuit. Pour mieux apprécier, aussi, et désirer le délicieux retour de l’azur glissant, çà ou là, sa tête radieuse par les lucarnes ménagées dans la nébuleuse turbulente : “C’est entre les nuages que s’ouvrent ces baies d’un bleu qui fait rêver de l’été”, écrit Hugo von Hofmannstahl (Écrits en prose). 

Bref, j’aime ces “beautés météorologiques” qui procurent à Baudelaire une certaine ébriété : “Ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses […] toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse” (Curiosités esthétiques, 1868). Sans doute n’est-ce pas un hasard si les beuveries des après-midi d’été me repoussent : l’ivresse a besoin de cet environnement feutré qu’offre le ciel confus. »