Beatboxing. Beaucoup de bruit pour rien ?

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Beatboxing. Beaucoup de bruit pour rien ?

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Cet article est issu du numéro 82 de Philosophie magazine « 82 - septembre 2014 », en kiosque le 21 août 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

En reproduisant avec leur bouche tous les sons d’une boîte à rythmes, ces virtuoses très populaires sur Internet ne signent-ils pas une dégradation de la parole en « onomatopets » ?

Si Diderot peignait aujourd’hui son Neveu de Rameau, il lui donnerait probablement les traits juvéniles d’un beatboxer qui, au lieu de contrefaire des personnages (« Ici, c’est une jeune fille qui pleure […] ; là il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s’emporte, il est esclave, il obéit ; il s’apaise, il se désole, il se plaint […] »), reproduirait des percussions avec la voix, entasserait et brouillerait ensemble cinq ou six instruments, ici tintant comme la guitare, là mimant une batterie, tantôt descendant jusqu’aux gravités de la guimbarde, ou bien distillant, du larynx, la note continue d’un violon égaré…

Avant d’être le mélange du konnakol et du scat, du ragga, du hip-hop et du kouji antique, le « deejaying » buccal (ou human beatboxing) est l’héritage d’un matérialisme enchanté qui, réduisant les états d’âme aux états du corps – ou les idées aux impressions – enseigne (à mots couverts) que l’harmonie n’est, en réalité, qu’une variation du bruit. Ainsi, quoiqu’il soit à la mode en ce début de XXIe siècle, le beatboxing n’est pas un phénomène récent mais la reprise, sous forme de performance, du geste ancestral par lequel, le corps étant un métronome serti dans une cage osseuse, la musique est née bien avant l’écriture, comme le son est apparu avant le sens. Le beatboxer n’est pas seulement un éternel adolescent, un trentenaire en Nike Air Jordan fasciné par les onomatopées, mais un morceau de préhistoire, un retour à l’enfance du bruit, un Homo erectus qui singe l’Homo faber, le souvenir vivant d’une eurythmie sans solfège, c’est-à-dire du monde sans mots, de la « nappe de sens brut » (Merleau-Ponty) auquel seul un enfant qui ne veut pas grandir est en mesure de nous donner accès. Diderot encore : « S’il quittait la partie du chant, c’était pour prendre celle des instruments qu’il laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l’une à l’autre de manière à conserver les liaisons et l’unité du tout, s’emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation la plus singulière que j’aie jamais éprouvée. »

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