La lettre du jeudi
“Bref”, j'ai écrit mon édito
Laura Felpin et Kyan Khojandi dans la saison 2 de Bref. © Copyright Disney+
« Il galère à mettre sa housse de couette et à draguer les filles, écrit “avec la pièce jointe, c’est mieux”, dans ses mails, possède quelques tendances hypocondriaques et un bon petit lot de névroses… Bref, lui, c’est le héros de Bref, dont la saison 2 sort demain sur la plateforme Disney+.
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Bref, c’est l’histoire d’un homme ordinaire : le “monsieur Tout-le-monde” absolu, incarné par l’humoriste et acteur Kyan Khojandi. Le personnage est tellement banal qu’il en devient médiocre. Son quotidien assez peu mirobolant se résume ainsi : “Dodo, ordi, série, musique, porno, dodo”, comme il le dit lui-même dans l’un des épisodes.
Peu alléchant, diront certains. Et pourtant, ça marche ! Le format court de la saison 1 – les épisodes durent 1 minute 30 – et les dialogues pêchus, co-écrits avec le talentueux Navo (Bruno Muschio), offrent un savoureux contraste avec la langueur mollassonne du personnage principal. Par ailleurs, la saison 1 de cette série faite de bric et de broc regorge de petites trouvailles : faire parler une photo, inverser la temporalité ou encore plonger le spectateur dans le rêve du protagoniste. Bien avant que cela soit une mode, Bref a également contribué à initier une certaine forme d’humour – proche de la sociologie – qui consiste à débusquer et à mettre en lumière les tics, les manies et les obsessions partagées par les individus d’une même époque.
Grâce à ces précieux subterfuges scénaristiques, Bref parvient à décrire brillamment ce qu’il se passe… quand rien ne se passe. Elle est, pour cette raison, la cousine de la série Bloqués (2015) également co-écrite par Kyan Khojandi et Navo, montrant la vie de deux ados attardés (Orelsan et Gringe), qui jouent aux jeux vidéo, boivent des bières et s’ennuient ferme sur leur canapé. Ces anti-héros mènent une existence monotone, imprégnée par une espèce de flemme un peu gluante. Leur vie se déroule sans problème, sans dilemme cornélien… et, surtout, sans histoire.
Pourquoi avoir écrit des séries sur le quotidien parfaitement plat de personnages un peu nuls ? me suis-je demandé lorsque j’écrivais ce billet. J’ai trouvé deux raisons. D’abord, une question de génération. Les personnages de Bref et de Bloqués incarnent un archétype générationnel : celui des individus qui ont grandi dans les années 1990, tous comme les deux scénaristes de la série. Un épisode de Bref est d’ailleurs consacré à ce sujet : il évoque les “images Panini”, “le Club Dorothée”, la série Hélène et les garçons, “l’Internet que l’on payait à la minute” ou encore “les bananes à scratch avec une petite poche dedans.” Cette période correspond aussi à ce que le philosophe britannique Mark Fisher appelait “la lente annulation du futur”, qui implique un sentiment “d’inertie” et d’enlisement assez puissant (Spectres de ma vie). Cette génération qui a grandi après la chute du mur de Berlin a pu ressentir ce sentiment bizarre de vivre dans un monde déjà trop vieux, qui a déjà tout fait, tout vu, tout vécu, tout créé. D’ailleurs, la série s’appelle Bref, pas “Il était une fois”. Le titre en lui-même dit quelque chose de la nonchalance désabusée de son personnage, qui n’est sûrement pas là pour raconter un long conte de fées ni une épopée moderne.
La deuxième explication à l’absence de rebondissement de ces scénarios réside dans l’âge des personnages : 30 ans. À en croire un autre épisode, cela signifie plein de choses, notamment “bruncher le dimanche”, “acheter des boîtes pour ranger”, “ne pas comprendre ce que disent les jeunes quand ils parlent”, ou encore utiliser le mot “farniente”… À l’inverse de la vingtaine, qui est la décennie des initiations, la trentaine a déjà roulé sa bosse. Elle est en ce sens une véritable entrée dans l’âge adulte, comme le définit le philosophe Tristan Garcia dans La Vie intense : “Cet âge de la vie où l’on apprend […] à ne plus expérimenter le monde pour la première fois.” Si le héros de Bref est parfois maussade, c’est donc peut-être aussi parce qu’il découvre les routines, les répétitions, les mécanismes parfois un peu enrayés qui rythment la vie d’adulte. C’est cette monotonie, à la fois générationnelle et existentielle, que cette série a parfaitement réussi à mettre en scène, ce qui, à mon sens, justifie son succès. Dans la saison 2, les épisodes ne durent plus 1 minute 30 mais 30 minutes. Et les personnages n’ont non plus 30… mais 40 ans. Ont-ils enfin réussi à quitter leur canapé ? »