Les secrets du “Seigneur des anneaux”
Tolkien : une philosophie de l’incarnation
John Ronald Reuel Tolkien.©Topfoto/Roger-Viollet
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Si, de son propre aveu, l’auteur du Seigneur des anneaux n’est « pas un philosophe », ses écrits ont la profondeur d’une oeuvre philosophique tout en échappant à l’écueil de la spéculation abstraite. Bref, une pensée incarnée, une sagesse pratique, à découvrir dans cet article – ainsi que dans notre nouveau hors-série.
« Le philosophe riant »
C’est ce que les enfants de J. R. R. Tolkien avaient inscrit au dos d’une photo de leur père prise en août 1952 au Garden House Hotel de Cambridge. Une référence à Démocrite, surnommé « le Riant » ? Peut-être, peut-être pas. La mention, en tous cas, interroge à au moins deux titres. S’il devait être associé à un penseur de l’antique, Tolkien – dont l’oeuvre est hantée par le mal, la mort, et l’inéluctable défaite – ne trouverait-il pas davantage sa place aux côtés d’Héraclite, dit « le Pleurant » ?
“Je redoute de me trouver en butte aux philosophes”
Surtout, Tolkien lui-même ne se serait sans doute jamais dit philosophe. Les références aux grands penseurs de la traditions sont en effet quasi absentes de son œuvre. Et lorsqu’il mentionne la philosophie, c’est avant tout pour s’en distinguer. Au personnage de Ramer, son alter ego de son roman abandonné The Notion Club Papers, il fait dire : « Je ne suis pas un philosophe, mais un expérimentateur, un homme guidé par des désirs – pas très charnels, mais néanmoins très incarnés. » Dans ses lettres, encore : « Je ne suis pas un métaphysicien. » Dans Du conte de fées, enfin, Tolkien redoute de se « trouver en butte aux philosophes ».
Une sagesse pratique
Face aux philosophes, Tolkien fait ainsi montre de méfiance. D’ailleurs il est difficile de savoir exactement comment il comprend le mot « philosophie » lui-même. La glose du mot quenya (ou haut-elfique, une langue forgée par Tolkien) “Ingolë” dans le livre The Peoples of Middle-Earth rend le terme par « Science/Philosophie en tant que tout », « sagesse tout court », opposée à « la sagesse du spécialiste, la sagesse qui donne la connaissance, la réflexion dans un domaine ». La philosophie, au sens de Tolkien, se caractérise donc moins par un domaine d’étude spécifique que par une manière de totaliser les savoirs – et de les articuler ? C’est certainement ce positionnement tendanciellement systématique – ou tout du moins théorique – qui nourrit les réticences de Tolkien – il est en de même pour Albert Camus, qui affirme dans une interview au journal Servir en 1945 : « Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. »