Hors-série “Le Seigneur des anneaux”
Marylin Maeso. Philosopher chez les Elfes
© Everett/Aurimages
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 54 de Philosophie magazine « “Le Seigneur des anneaux”. Le mythe Tolkien », en kiosque le 21 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’œuvre de Tolkien est tissée de questions métaphysiques, éthiques et politiques. Avec, au premier rang d’entre elles, la tension entre la mortalité des uns et l’immortalité des autres. Quel est le prix à payer pour sortir de la condition humaine ? Voilà, souligne Marylin Maeso, ce que Tolkien considérait comme le motif central du Seigneur des anneaux. Pour la philosophe et spécialiste d’Albert Camus, il y a une communauté d’interrogation entre le philologue d’Oxford et l’auteur de La Peste : des réponses différentes mais des questions communes sur le sens de la vie et notre place dans l’Univers. Tous deux, dit-elle, réenchantent le monde à leur manière.
Qu’y a-t-il de philosophique dans l’œuvre de Tolkien ?
Marylin Maeso — L’œuvre de Tolkien est tissée de questionnements qui explorent tous les sillons du champ philosophique. Métaphysiques et existentiels, d’abord, avec la création de différentes espèces (Elfes, Nains, Humains, Hobbits, etc.), chacune dotée de sa propre condition et de ses caractéristiques qui définissent sa place dans le monde. Mais aussi politiques et éthiques : Aragorn redoute de dévaler la même pente funeste que son ancêtre Isildur, qui garda l’Anneau pour lui alors qu’il aurait pu le détruire, et cela amène plusieurs questions : qu’est-ce qu’être un bon gouvernant ? Le pouvoir corrompt-il nécessairement ? Peut-on choisir librement son destin ? Etc.
Les aventures des Hobbits (Bilbo, Frodo, Sam, Merry et Pippin) qui choisissent de s’écarter de la vie tranquille à laquelle ils semblaient voués pour se lancer dans une quête périlleuse soulèvent l’hégélienne question : que signifie « entrer dans l’Histoire » ? L’attitude de Gollum qui, sous l’influence de l’Anneau, se met à creuser fébrilement la terre et les montagnes pour découvrir leurs secrets, s’enfonçant par-là toujours plus dans les ténèbres, fait écho aux réflexions épistémologiques de l’auteur sur l’insuffisance de l’analyse pour engendrer une connaissance solide (« Celui qui brise un objet pour en découvrir la nature a déserté la voie de la sagesse », mettait-il en garde dans La Communauté de l’Anneau).
Enfin, la création d’Arda (la Terre du Milieu) sous la forme d’un « Fiat musica » [« Que la musique soit », en latin] lancé par le dieu Eru Ilúvatar et repris par ses anges (les Ainur) qui filent la mélodie à l’exception de Melkor, bientôt ange déchu et futur Morgoth (lequel aspire à prendre la place du chef d’orchestre), amène des considérations esthétiques sur l’harmonie et la dysharmonie.
Y a-t-il un thème philosophique majeur dans Le Seigneur des anneaux ? Celui de la lutte entre le bien, incarné par les Hobbits et leurs compagnons d’aventure, et le mal engendré par Sauron ?
Bien sûr, ce thème saute aux yeux. Tolkien disait que, étant chrétien, sa vision de l’Histoire était forcément pessimiste. C’est pourquoi celle de la Terre du Milieu est une succession de guerres contre des forces occultes, et de figures jadis grandioses qui chutent tandis que d’autres luttent pour faire mieux que leurs prédécesseurs (Aragorn) ou que ce que l’on attend d’eux, en raison de leur taille (les Hobbits), de leur sexe (Éowyn) ou de leur espèce (Legolas, qui, au lieu de rejoindre les terres immortelles avec ses congénères, défend la Terre du Milieu contre Sauron alors que le temps des Elfes est révolu).
Pourtant, la question que Tolkien considérait comme étant la plus centrale dans son œuvre n’est pas celle-ci, mais, confie-t-il dans sa correspondance, celle de la mortalité et de l’immortalité. Les deux questions ne sont cependant pas aussi éloignées l’une de l’autre qu’il y paraît au premier abord. Car le désir d’immortalité équivaut, pour les êtres mortels, à une volonté de conquérir leur propre condition en maîtrisant leur limite ultime : la mort. Tel Caligula qui, dans la pièce de Camus, constatant que « les hommes meurent et [qu’]ils ne sont pas heureux », fait le serment de bâtir un monde « où l’impossible est roi », le porteur de l’Anneau voit sa longévité accrue bien au-delà de ce que sa nature autorise, et, grisé par le pouvoir surnaturel qu’il lui confère, le chérit comme son bien le plus « précieux » (Gollum).