Marylin Maeso-Norman Ajari. Essence inflammable

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Marylin Maeso-Norman Ajari. Essence inflammable

(cc) Unslash / Clay Banks

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Cet article est issu du numéro 138 de Philosophie magazine « 138 - avril / mai 2020 », en kiosque le 26 mars 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Parmi les antiracistes, deux « camps » ont renoncé à se parler. Entre ceux qui défendent l’État de droit et ceux qui dénoncent le racisme d’État, entre les défenseurs de la liberté individuelle et les « racisés » qui revendiquent une essence communautaire, on n’est d’accord sur rien. Raison pour laquelle nous avons réuni deux philosophes de chaque bord, Marylin Maeso et Norman Ajari, qui ont accepté d’exposer leurs désaccords et leurs arguments. Une vraie discussion, enfin !

Marylin Maeso : Le racisme, durablement disqualifié après la Seconde Guerre Mondiale, n’a pas disparu. Il a muté. Conçue dans une perspective essentialiste, la culture a pris le relais des gènes et de la biologie. Avec l’idée qu’il y a des incompatibilités entre les cultures et qu’un individu élevé hors de ma culture ne pourra pas y être intégré. Dans ma classe, je côtoie des jeunes de tous les milieux qui me demandent ce que je pense des propos d’Éric Zemmour lorsqu’il dénonce dans les prénoms à consonance étrangère une « insulte à la France ». Ils ont envie de se construire en honorant l’histoire de leurs ancêtres tout en faisant pleinement partie de la société française. Pour ma part, je dirais que le racisme commence par une tournure d’esprit qui consiste à considérer l’Autre comme une essence étrangère. Réflexe primaire qui se diffuse dans la société et qui explique qu’on puisse être raciste à son insu, parce qu’on a contracté l’habitude de percevoir l’Autre selon un stéréotype qui efface son individualité.

 

Norman Ajari : Frantz Fanon a relevé l’apparition de ce racisme culturel dès 1956 dans sa conférence « Racisme et culture ». Aujourd’hui, je suis frappé par le retour du racisme biologique. Aux États-Unis, dans les disciplines liées à l’évolution, la référence à la race revient. Et des auteurs liés à l’extrême droite américaine se branchent sur ces recherches pour étayer l’idée d’un quotient intellectuel inégalement réparti entre les populations africaine, asiatique, européenne, etc. Même si cette tendance n’est pas dominante, on doit être armé pour y faire face. Longtemps, l’antiracisme s’en est remis à la science pour affirmer l’inexistence des races. Cette stratégie pourrait se révéler insuffisante. Si la science prouve demain qu’il y a au final des inégalités biologiques entre les hommes – je ne dis pas que c’est le cas mais je suis prêt à l’imaginer –, devrions-nous renoncer pour autant à lutter contre le racisme ? Le problème du racisme, ce n’est pas qu’il soit vrai ou faux, c’est qu’il vise à la subalternisation de certains individus. Il est facile de prouver que les différences culturelles sont construites. Mais face à ceux qui brandissent le quotient intellectuel, on a besoin d’un antiracisme plus musclé, éthique, qui prend à bras-le-corps la possibilité même de cette différence. Contrairement à vous, je ne crois pas que le racisme commence avec l’idée de la différence de l’Autre. Le racisme commence quand on infère de la différence une discrimination.

 

M. M. : Le racisme commence quand on fait de la différence un problème, une altérité irréductible, qui constitue une menace pour l’identité. Et, de ce point de vue, le racisme culturel fournit un alibi à des individus qui ne s’assument pas comme racistes, puisqu’il peut se fondre avantageusement dans une célébration de la différence : « Je n’ai aucun problème avec les étrangers et leurs cultures, dit le nouveau raciste, mon problème, c’est quand ils viennent dénaturer l’identité française. »

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