Entretien
Norman Ajari : “Le problème du racisme est libidinal”
À Minneapolis (États-Unis), le 1er juin, un homme se tient devant le mémorial dédié à George Floyd, sur les lieux mêmes où il a trouvé la mort. © Lucas Jackson/Reuters
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Cet article est issu du numéro 140 de Philosophie magazine « 140 - juillet 2020 », en kiosque le 18 juin 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour le philosophe Norman Ajari, spécialiste de Frantz Fanon, le racisme aux États-Unis est plus qu’une question de justice sociale. Il relève d’un imaginaire national malade. L’assassinat de George Floyd par un policier blanc à Minneapolis le 25 mai, et les émeutes qu’il suscite, le prouvent à nouveau.
Comment avez-vous réagi à la mort de George Floyd ?
Norman Ajari : En allant manifester dans les rues de Philadelphie, la ville où je vis et qui entretient une longue histoire avec l’activisme noir radical. Aux États-Unis, nous sommes assis sur un échec, celui de l’intégration dans la démocratie américaine des populations noires. L’ère dite de la reconstruction, après l’abolition de l’esclavage, leur promettait de bénéficier pleinement des droits civiques. Le XIXe et le XXe siècle n’ont fait que trahir cette promesse. Bien sûr, les Noirs ne sont plus des esclaves, mais ils restent tout en bas des indicateurs de santé, d’emploi et d’éducation.
“Aux États-Unis, les Noirs sont les fusibles de la société, y compris aux yeux de la classe moyenne afro-américaine”
Norman Ajari
Comment comprendre que rien n’ait changé, depuis le mouvement Black Lives Matter en 2013 ?
Le mouvement Black Lives Matter a commencé à Ferguson, dans le Missouri. Or c’est historiquement une ville à majorité noire, avec un maire noir : leurs voix portent, on ne peut donc pas dire que les Blancs n’écoutent pas leurs revendications. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le suprématisme blanc n’est pas qu’une question de couleur de peau. Il repose sur la manière dont les gens, y compris les personnes noires de la classe moyenne, refusent de voir la violence sociale que subit une vaste majorité des personnes noires. Ces personnes sont les fusibles de la société américaine. Ils ont d’ailleurs été les premières victimes du Covid-19. Mais la classe moyenne veut s’en dissocier, car ils donneraient une mauvaise image de la communauté. C’est ce que les sociologues appellent la « distinction ».