Édito

Cache ta feuille

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130-Edito-Berberian

© Charles Berberian

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Cet article est issu du numéro 130 de Philosophie magazine « Plaire, émouvoir, convaincre. L’art de l’éloquence », en kiosque le 29 mai 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La feuille.

Je me souviens bien quel rôle elle a joué dans mon expérience de jeune enseignant, et combien décisif a été, pour moi, le geste de la cacher.

Vacataire dans le supérieur, j’ai eu tendance, quand j’ai commencé il y a vingt ans, à surpréparer mes cours. J’arrivais en classe avec une dizaine de pages, imprimées serré, surlignées et annotées, que je suivais linéairement en me laissant le moins possible dérouter par les questions des étudiants. Ces pages étaient à la fois mon rail et mon bouclier. Rail, elles devaient garantir la cohérence de mon exposé. Elles m’assuraient contre les trous de mémoire – dont l’éventualité me terrorisait – mais aussi contre l’imperfection des souvenirs, c’est-à-dire contre l’imprécision dans les citations, l’orthographe des noms propres, l’emploi des mots techniques, les dates. Bouclier, elles s’interposaient entre la classe et moi. J’avais les regards des étudiants braqués sur moi, certes – mais pourquoi les aurais-je craints, étant donné que mes yeux pouvaient éviter les leurs et rester cramponnés aux lignes alliées, que j’avais confectionnées avec soin dans la préparation inquiète de la bataille en cours ?

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