Plaidoyer pour le dialogue

Bertrand Périer-Charles Pépin : l’éloquence fait-elle violence ?

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Bertrand Périer-Charles Pépin : l’éloquence fait-elle violence ?

Bertrand Périer et Charles Pepin, en 2021. © Jean-Luc Bertini pour Philosophie magazine.

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 51 de Philosophie magazine « L’art de bien parler », en kiosque le 18 novembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous avons réuni l’avocat Bertrand Périer et le philosophe Charles Pépin, et leur avons demandé d’improviser sur cette question. S’en est suivi une discussion sur le dialogue et la place de l’autre dans le débat, sur le dogmatisme, sur la force vivante de la parole libre, assortie d’un éloge de l’improvisation. La parole est à la défense. 

 

Bertrand Périer — C’est une question amusante pour moi, puisque mon premier livre s’intitulait La parole est un sport de combat [JC Lattès, 2017] ! J’ai souvent dit que « débattre » était le contraire de « se battre ». Il y a évidemment dans le débat un évitement de la violence, la discussion a pour objet d’empêcher que l’affrontement devienne physique. Pour autant, discuter n’est pas échapper à la violence : c’est l’assumer, la domestiquer, en lui donnant un caractère verbal. Pour qu’il y ait de la discussion, il faut, nécessairement, du désaccord. Discuter, c’est alors accepter l’autre dans sa différence d’opinions sans renoncer à l’opposition – en se nourrissant de cette opposition.

Charles Pépin — Dans l’affrontement verbal, il y a une forme de violence physique frontale en quelque sorte refoulée, qui produit un effet de sublimation au sens freudien. La violence s’exprime indirectement : elle est réemployée autrement. Il y a, aussi, une autre forme de violence dans la discussion ; une violence douce, qui passe par les mots, les images, le timbre de la voix. Celle de la manipulation, de la manœuvre. L’auditoire, sans s’en rendre compte, sans en avoir vraiment le choix, adhère à ce qu’on lui dit. C’est le propre de l’éloquence et du charisme. Ce qui est parfois gênant, lorsque vous vous rendez compte que l’auditoire se laisse faire – je l’ai vécu, parfois, en conférence. Cette violence douce implique par ailleurs une forme de violence faite à soi : quand vous prenez la parole, vous vous laissez en même temps prendre par la parole. Discuter, en somme, est quelque chose d’éminemment civilisé, dans ce que la civilisation implique comme renoncement à sa violence première.

Bertrand Périer — Discuter, c’est aussi choisir un interlocuteur. On peut discuter de tout, mais pas avec n’importe qui ou pas de la même façon. Et surtout le socle, la condition de la discussion honnête, c’est admettre que l’autre peut me faire changer d’avis. À défaut, on n’a qu’une juxtaposition de monologues, un dialogue de sourds. Bien sûr, on arrive dans la discussion avec des idées. Mais la conviction inébranlable, elle, est une pensée à l’arrêt : j’ai cessé de douter pour figer mon opinion quoi qu’il advienne. On parle d’ailleurs significativement d’idées « arrêtées » ! Discuter, c’est au contraire admettre la ductilité de ses opinions. C’est ce qui fait que le débat politique n’a de débat que le nom. Aucun n’est prêt à vaciller ou à concéder. En réalité, le destinataire du propos n’est pas ici l’interlocuteur, mais le tiers, spectateur du débat. 

Charles Pépin — On parle en assumant le désaccord. Tout désaccord suppose un accord implicite sur le fait que l’on a le droit de n’être pas d’accord. Les deux interlocuteurs sont sur un terrain commun, où ils peuvent avancer l’un vers l’autre. 

Bertrand Périer — C’est précisément la force du débat démocratique que d’intégrer en lui jusqu’à ceux qui contestent son principe même. Dire que l’on est en dictature, c’est montrer qu’on n’y est pas ! Ce qui pose aussi la question des limites de ce qui peut être débattu et de ce qui ne peut pas l’être. Certaines idées, certains faits doivent-ils être soustraits au débat ? Seraient-ils si vulnérables qu’ils devraient être préservés de la contradiction ? Ou les idées nauséabondes sont-elles comme ces bactéries anaérobies qui prolifèrent en milieu clos et meurent dès qu’elles sont exposées à l’air libre ?

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