Cannibale. Amérique
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Cet article est issu du numéro 91 de Philosophie magazine « Comment ne pas passer à côté de sa vie ? », en kiosque le 02 juillet 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Manger de la chair humaine, une forme de sagesse ? Dur à digérer… sauf chez certaines peuplades amérindiennes.
Cannibale serait issu de cariba, mot de la langue des Taïnos, premiers indigènes rencontrés par Colomb. Il aurait désigné « les autres », les habitants de l’est de l’île d’Hispaniola, qui se livraient à l’anthropophagie. On emprunta le mot, car l’anthropophagie systématique, non motivée par la faim, était inconnue… Et on classa les peuples rencontrés en « bons sauvages » et en cannibales sataniques – les uns pour sauver leurs âmes, les autres pour les combattre et les asservir.
La culture de l’Occident venait de se confronter à quelque chose qui lui était radicalement opaque. Mais, avec les premiers témoignages de marins, le doute s’insinua : n’y aurait-il pas là manière de sagesse ? Hans Staden, aventurier allemand capturé sur les côtes du Brésil par une tribu tupinamba, y vécut neuf mois, attendant chaque jour sa dévoration. Échappé miraculeusement, il relata son aventure dans un livre paru en 1557. Il expliquait que le cannibalisme était un acte rituel auquel participait toute la communauté, y compris la victime qui se livrait consentante après avoir vécu dans le village, y ayant souvent pris femme et engendré des enfants. Anéantissement total de l’ennemi, absorption physique et symbolique de sa puissance : voilà une culture qui préférait incorporer le mal plutôt que le vomir. Prenant connaissance de ces récits, Montaigne s’exclama : « Il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort […] comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire […] et qui, pis est, sous prétexte de piété et de religion […]. »